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Sylvain Itkine, Jacques Herold, Aube et André Breton,
Villa Air Bel, hiver 1941, la corvée de bois
(archives Aube Breton).

Il était né à Paris en décembre 1908. Ami d'Eluard et des surréalistes, Sylvain Itkine fut en 1937 le metteur en scène d’une version d'Ubu enchainé complétée par des décors de Max Ernst. Fondateur à Marseille, entre 1940 et 1942, d'une coopérative ouvrière qui s'appelait "Le Fruit Mordoré", il dirigea à Lyon un réseau de résistants assassinés par la Gestapo le 1 ou bien le 2 août 1944.

Artisan-joaillier, son père Daniel Itkine était originaire de Lithuanie, il avait émigré depuis Kovno à la fin du dix-neuvième siècle. Sa mère Rachel Braustein était une française d'origine russe. Sylvain avait quitté l’école à l’âge de 14 ans :  son père préférait qu'il prenne l'emploi d'un ouvrier-sertisseur. Ce parfait auto-didacte suivit des cours du soir pour devenir comédien et metteur en scène : parmi ses amis de l'avant-guerre on peut relever le nom du mime Etienne Decroux ainsi que ceux de Sylvia Bataille et d'Edwige Feuillière. S’il lui avait été donné de vivre au lendemain de la seconde guerre mondiale, Sylvain Itkine aurait vraisemblablement fait preuve de suffisamment d'audace et d'envergure pour devenir l’homologue d’un Jean Vilar ou bien d’un Roger Blin.

Un Diable écarlate qui travailla avec Jean Renoir.

Pendant les grèves du Front Populaire, Sylvain Itkine dont les convictions politiques relevaient de la Quatrième Internationale, était proche du groupe d'agit-prop Octobre lancé par Jacques Prévert. Les acteurs-chanteurs qu’il avait regroupés – des moins de vingt ans, l’un d’entre eux s’appelle Françis Lemarque – diffusaient dans les rues et dans les usines occupées par les grévistes, des spectacles, des chansons et des poèmes. Sur des photographies prises en mai 1935 par David Seymour et Willy Ronis, on aperçoit de jeunes militants hardiment juchés avec des porte-voix sur le Mur des Fédérés du cimetière du Père Lachaise : ils ont des pantalons et des pull-overs bleu marine sur lesquels on déchiffre le nom de guerre du groupe d'Itkine, Mars écrit en grosses lettres rouges.

Au cinéma, Sylvain Itkine figure brièvement pour des troisièmes rôles chez Marcel L'Herbier et Abel Gance. Il joue le rôle d'un amateur de mots croisés dans l'Hercule de Carlo Rim, en compagnie de Fernandel, Gaby Morlay et Pierre Brasseur. On l'aperçoit dans Gueule d’amour de Jean Gremillon ainsi que dans plusieurs films de Jean Renoir : dans Les Bas Fonds, dans La Vie est à nous, dans La Chienne où il campe l'avocat d’un ennemi intime de Michel Simon ainsi que dans Le Crime de Monsieur Lange. L'une de ses brèves apparitions relève de La Grande Illusion. Dans la forteresse d'Eric Von Stroheim - Minerve autour du cou, crâne rasé et monocle sur l'oeil droit - Sylvain Itkine incarne fugitivement la silhouette du lieutenant Demolder dont Jean Gabin se moque copieusement. Au lieu de songer à l’évasion, ce détenu préfère se consacrer à la lecture et aux traductions d’un énorme volume de Pindare qui part en lambeaux et dont il ne se sépare jamais.

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Portrait de Sylvain Itkine, archives privées.

Puisque son animateur aimait profondément Marlowe et le théatre elisabethain, la Compagnie d'Itkine s’appelait Le Diable écarlate ; elle interpréta Le Coup de Trafalgar de Roger Vitrac ainsi qu’un montage de poèmes intitulé Poésie involontaire, poésie intentionnelle à l'intérieur duquel Paul Eluard joua en février 1938 le rôle du conférencier. La plus forte de ses créations fut programmée pendant l’Exposition Internationale de septembre 1937, la mise en scène à la Comédie des Champs Elysées d’une version d’Ubu enchainé (1), avec des décors imaginés par Max Ernst, Leonora Carrington et Jean Effel : parmi les acteurs qui jouaient la pièce d'Alfred Jarry, il y avait Roger Blin, Marcel Jean et Abel O'Brady. A la fin de l'été 1940, quand survint l'exode, Sylvain Itkine retrouva à Marseille ses amis surréalistes : entre autres, André Breton, Victor Brauner, Oscar Dominguez et André Masson qu’il fréquenta sur la terrasse d'un café du Vieux Port qui s'appelait Le Brûleur de loups, ou bien dans les espaces de la Villa Air Bel et de la Campagne Montredon.

La coopérative de la rue des Treize Escaliers

A Marseille, Itkine continua de faire du théatre avec Louis Ducreux et sa troupe du Rideau Gris : il participa aux répétitions et aux premières représentations, du 19 au 25 septembre 1940, de Musique légère, une pièce dont Ducreux était l'auteur et Wakhévitch le décorateur. On l'aperçoit sur plusieurs photographies d'Ylla ou bien d'Henriette et André Gomez, prises dans les abords de la Villa Air Bel où André Breton et Victor Serge attendaient les visas pour les Etats-Unis qu'allait leur procurer Varian Fry (2). Pendant une vente aux enchères quelque peu mythique - des tableaux dont les auteurs pouvaient être Wifredo Lam et Max Ernst étaient suspendus aux branches d'un platane de la banlieue de Marseille - Sylvain Itkine joue le rôle du commissaire-priseur. En janvier 1941, on reconnaît sa fine silhouette, son sourire et son crâne à demi-chauve lors d'une corvée de bois effectuée en compagnie de Jacques Hérold, d'André Breton et de sa fille Aube. Le sol est recouvert de neige, les trois hommes portent joyeusement sur leurs épaules des bûches destinées à la cheminée de la Villa.

Près de la Porte d'Aix et de la Place Marceau, dans un immeuble qui n'existe plus, puisqu'il se trouvait du côté de la rue des Treize escaliers que l'on détruisit pour aménager des raccords d'autoroute, Sylvain Itkine fut l'âme pensante, la colonne vertébrale d'une insolite entreprise, une coopérative autogestionnaire qui produisait des friandises, Le Fruit mordoré. Le travail manquait, les hôtels étaient bondés, les loyers onéreux. Un flot grandissant de transfuges et d'intellectuels se réfugiait dans les parages du Pont Transbordeur : parmi eux, des jeunes et des vieux, des anxieux ou bien des insouciants, des apatrides, des comédiens, des médecins ou des avocats qui ne pouvaient plus exercer, des écrivains et des militants déracinés qui ne savaient pas comment se cacher et se comporter pendant cette funeste époque. En ce temps-là, comme l'affirmait avec une force sans égale David Rousset (3), "Auschwitz et Marseille sont alors les seules portes ouvertes de l'Europe".

Lucien Itkine, le frère aîné de Sylvain avait une formation de chimiste. Avant de travailler en tant que comptable dans l'administration du Fruit mordoré, il imagina la formule d'une friandise rudimentaire, facile à fabriquer et commercialiser, un mélange à la fois savoureux et nutritif de dattes dénoyautées et de pâtes d'amandes. Des aides d'amis proches et des emprunts permirent de louer un local et des machines ; les premiers coopérateurs acceptèrent de ne pas être rétribués pendant les premiers jours pour faire démarrer l'entreprise. La demande excéda immédiatement l'offre, on pouvait se procurer cette friandise sans carte d'alimentation, le marché local permit d'embaucher rapidement une soixantaine et bientôt plus d'une centaine d'employés.

Des groupes de sept personnes sans qualification particulière se succédaient deux fois par jour : ils venaient broyer, mélanger, enrouler, couper et empaqueter la matière première. Trois heures de travail étaient requises pour confectionner un quota de 3.500 bouchées : la tâche n'était pas épuisante, la besogne pouvait être achevée en deux heures et demi. Exception faite pour les trois dirigeants de l'entreprise - Itkine, Guy d'Hauterive et Jean Rougeul - qu'il soit commercial ou simple executant, chaque croque-fruitier touchait le même salaire : 80 francs par jour, mieux qu'un ouvrier marseillais, de quoi vivre aisément tout en dormant à l'hôtel.

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Sylvain Itkine et Robine Balhoul, le 14 juillet 1942,
sur la Canebière (collection Reine Guetta Caulet).

Au total, plus de 200 croque-fruitards, des obscurs ou bien des passants considérables profitèrent de l'hospitalité de cette chaleureuse phalanstère. Voici déja quinze ans, des témoins à la fois précis et émouvants que j'ai longuement rencontrés, un neveu de José Corti (4) qui s'appelait Jacques Berthelot ainsi que le couple d'André et Ginette Thierry, m'ont raconté que sur fond de menace et d'angoisse, ils avaient vécu grâce au projet des proches d'Itkine quelques-unes des plus belles heures de leur vie, une inoubliable séquence d'amitié, de tendresse et de solidarité. Survenaient et puis disparaissaient dans l'espace de la coopérative des personnages pas du tout conformistes, des femmes de grande beauté comme Lola Mouloudji, Sylvia Bataille et Yannick Bellon ainsi que des gens de théatre comme Jandeline et Jean Mercure, Louis Arbessier qui fut doyen de la Comédie Française, Françis Lemarque, Fabien Loris, Barbara et Léo Sauvage. Parmi les peintres, on relève les noms de Jacques Herold (5) qu'une photographie visible sur notre site représente en train de confectionner des bâtonnets de friandise, Frédéric Delanglade, Georges Malkine, Joseph Nadjari, Oscar Dominguez et Serge Vlady. Du côté des écrivains, on rencontre Jean Malaquais qui fut un Prix Renaudot pour son roman Les Javanais, des proches du surréalisme comme Benjamin Péret, Gilbert Lely et Jean Ferry. un Satrape du Collège de Pataphysique de l'après-guerre, présent à Marseille en compagnie de sa femme Lila.

Des réfugiés issus des mouvements des Auberges de Jeunesse comme la soeur d'Itkine, Georgette Gabaï, ou bien des militants de l'extrême-gauche comme Josep Rebull et Marc Chirick, de très nombreuses personnes que l'occupation allemande révoltait transitaient par la rue des Treize-Escaliers. Les coulisses de l'entreprise travaillaient ardemment pour des objectifs que la police de Vichy ne pouvait pas tolérer. Comme l'explique après-guerre un rapport rédigé par Françis Crémieux, les commerciaux des Croque-Fruits fournirent dés avant novembre 1941 au mouvement Combat "une inappréciable couverture sociale, en l'espèce un statut de représentant en confiserie, permettant de justifier vis à vis de la police leurs déplacements. Sous prétexte de visiter les épiciers, boulangers, débits de tabac, nous pouvions nouer les fils de la Résistance, déposer les paquets de tracts, prendre des contacts, tout en faisant remplir des carnets de commandes pour le Croque-Fruit".

En face de Klaus Barbie, quelques jours avant la Libération...

Un roman de Léo Malet s'en fait l'écho, plusieurs descentes de police et perquisitions inquiètèrent dés l'été de 1942 les amis d'Itkine qui fermèrent l'entreprise en décembre, lorsque les allemands occupèrent Marseille. La phalanstère se dispersa, Itkine et ses proches - parmi eux, sa compagne Robine Balhoul qu'il avait rencontrée rue des Treize Escaliers - se réfugièrent d'abord au Grand Serre, un village du nord de la Drôme, ensuite à Trevoux près de Lyon. Sylvain Itkine s'impliqua totalement dans la lutte contre l'occupant, accepta de diriger un réseau de renseignements qui oeuvrait avec Yves de Boton et Jean Gemähling pour le compte du MUR, le mouvement de résistants d'Alban Vistel.

Son drame se noua à la fin de juillet 1944, pendant les ultimes journées qui précèdèrent la Libération. Une secrétaire de son réseau était une agent infiltrée qui travaillait pour un officier allemand, le Capitaine Evans : des arrestations, des emprisonnements à Montluc, des interrogatoires, la torture et des fusillades anéantirent le petit groupe de ses amis. Sylvain Itkine refusa de parler et fut très probalement assassiné par des proches de Klaus Barbie, présent à cette époque dans les locaux de la Gestapo de Lyon, près de la Place Bellecour. La personne qui avait provoqué l'arrestation du réseau d'Itkine, Claire Hettiger, dite "Danny" fut d'abord condammée à mort, ensuite grâciée.

Son frère aîné Lucien faisait partie du même réseau de résistants, son nom de code était Villon. Il fut pris lors d'une rafle le 25 juillet et fut convoyé dans l'un des derniers trains qui emmenait le 11 août les déportés vers les camps. L'écrivain Joseph Bialot qui le confondit momentanément dans un premier témoignage avec son frère Sylvain, emprunta en direction d'Auschwitz un trajet identique en sa compagnie. Tout d'abord déporté à Birkenau et puis ensuite transféré au terme d'une longue et terrible marche jusqu'à Mauthausen, Lucien Itkine décéda le 25 février 1945 (6).

Mort sans sépulture, Sylvain Itkine est de toute évidence l'un des plus rayonnants et des plus tragiques témoins de ce que pouvaient être la générosité et l'inventivité de "la civilisation surréaliste". Roger Blin qui fut son ami proche et dont plusieurs de ses échanges de lettres avec Itkine sont conservés dans les archives de l'Imec, écrivait à son propos : "je n'ai rencontré personne qui ait été déçu par Sylvain". En avril 1948, Benjamin Péret qui avait pu s'exiler au Mexique, racontait dans un entretien qu'il donna lors de son retour en France que "quelque chose s'était perdu pendant cette guerre, quelque chose de gai, de léger et d'étourdi".

Alain PAIRE

Mercredi 11 octobre 2013, à 11 h 30 dans le cadre du colloque La Culture de l'Europe en exil à Marseille pendant la guerre (1939-1945) Hommage aux Croque-Fruits.

Cet article est inséré en lien dans le site Plaques commémoratives ainsi que chez Arcane 17 . Une version plus courte est mise en ligne sur le site Rue 89 / Marseille (3.339 visiteurs).

Le lundi 27 décembre 2011, un article de Delphine Tanguy, que l'on retrouve sur ce lien est paru dans La Provence à propos des Croque-Fruits et de la destruction de la rue des Treize escaliers.

Vendredi 3 octobre 2008, une après-midi programmée dans une petite salle de la Bibliothèque Nationale (tél. 01.53.79.49.49) permettait de visionner des extraits de films où figure Itkine et d'écouter à son propos les communications de Chantal-Meyer Plantureux, Henri Béhar, Isabelle Schwartz-Gastine, Geneviève Sellier et Gérard-Denis Farcy, organisateur de cette table ronde.

A propos de Sylvain Itkine et des Croque-Fruits, on peut lire deux articles que j'ai rédigés lors d'un colloque "Varian Fry de l'exil au refuge" (éd. Actes Sud, 2000) et dans le catalogue Le jeu de Marseille publié en 2003 par le Musée Cantini et les éditions Alors hors du temps.

Une version "pionnière" de cet article Itkine était parue en 1993 dans le n°3 de la revue If dirigée par Liliane Giraudon, Henri Deluy et Jean-Jacques Viton.

"Don Juan satisfait" , la dernière pièce de Sylvain Itkine (éditions José Corti, 1989) était jouée à Paris du 14 mai au 28 septembre 2009 au Théatre du Nord-Ouest dans une mise en scène de Céline Bedeneau.

(1) Cf "Une mise en scène surréaliste de Sylvain Itkine", article d'Henri Behar, "Revue d'Histoire du théatre" , 1972.

(2) Pour Varian Fry, il faut se procurer la réédition de ses mémoires "Livrés sur demande", éditions Agone 2008, préfaces de Charles Jacquier et Albert Hirschman.

(3) Dans sa préface à "La Filière marseillaise / Un chemin vers la liberté sous l'occupation" de Daniel Bénédite (éd. Clancier Guénaud, 1984).

(4) Dans ses Souvenirs désordonnés, José Corti raconte l'histoire des Croque-Fruits ainsi que l'action de son neveu Jacques Berthelot dans la Résistance à Marseille. Les éditions Corti ont publié en 1985 l'une des pièces de théatre d'Itkine, Don Juan satisfait.

(5) dans "Etat de piège/ La filière marseillaise de Varian Fry" , un documentaire de Teri Wehn Damisch, on aperçoit et on écoute avec son merveilleux accent roumain Jacques Hérold qui évoque pendant quelques secondes son séjour chez les Croque-Fruits. Cf exposition et catalogue Jacques Hérold, musée Cantini de Marseille, 10 octobre 2010.

(6) renseignements fournis par la fille de Lucien Itkine, Irène Itkine qui a déposé un important fonds Sylvain Itkine à la Bnf.

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