Anne-Marie Jaccottet, "Paysages et natures mortes" Imprimer Envoyer
1994-2013, les expositions de la galerie
Dimanche, 24 Juillet 2011 17:25
amj_p77-1.jpg "La Tomate",  aquarelle et crayon d'Anne-Marie Jaccottet, format 23 x 20 cm.


Née en Suisse à Saint-Aubin près de Neuchâtel, Anne-Marie Jaccottet-Haesler  a fait des études à l'Ecole des Beaux-Arts de Lausanne, puis à l'Académie Jullian  à Paris. Elle vit depuis octobre 1953 à Grignan dans la Drôme. Sa palette, ses aquarelles et ses dessins évoquent les ramures et les sous-bois du paysage qui lui est proche, la porcelaine d'une coupe, un vase de fleurs ou bien une corbeille de fruits, des figues, des kakis et des grenades, le rebord d'une table qui pourrait être celui que contemplaient autrefois Pierre Bonnard ou Paul Cézanne.

Dans le prolongement de cette filiation qui n'est jamais imitative, un respect aigu des rythmes de la lumière, une grande délicatesse de composition laissent advenir ses aquarelles et ses tracés. La vivacité des contrastes et des perspectives, la finesse de l'observation évitent le crépuscule de nos pensées, le blanc du papier est assumé sans vertige. Cette oeuvre rencontre depuis plus d'une dizaine d'années les séquences de sa plus belle maturité à l'intérieur desquelles, pour citer son témoin de tous les jours Philippe Jaccottet, "une joie si pure, de plus en plus jeune, circule partout comme un souffle sans poids". Comme l'avait indiqué Nicolas Cendo, à la faveur d'une première présentation programmée à Aix, en décembre 2003, pour la galerie du 10 rue des Marseillais, on appréhende parmi les formats d'Anne-Marie Jaccottet "une totalité vive, proche et lointaine à la fois, comme si étaient retombés là les fragments d'un soleil intérieur".

Les plus importantes expositions d'Anne-Marie Jaccottet se sont déroulées au Musée Jenish de Vevey en 1994 ainsi que rue des Francs Bourgeois, au Centre Culturel suisse de Paris, en 2001. Des poètes comme Pierre-Albert Jourdan, Paul de Roux, André Ughetto et Yves Bonnefoy ont écrit des textes à propos de son oeuvre. Anne-Marie Jaccottet a imaginé plusieurs de ses travaux pour La promenade sous les arbres qui parut en 1957 sous l'enseigne d'Henry-Louis Mermod, pour un cahier édité en 1975 par la Revue de Belles-Lettres de Genève, pour des recueils édités chez Fata Morgana à propos des hai-kus et d'André Dhôtel, pour un cahier d'études et de témoignages des éditions du Temps qu'il fait, imprimé en 2001 autour de Philippe Jaccottet ainsi que pour le premier numéro de la revue Tra-jectoires.

La monographie éditée en novembre 2008 par La Dogana - 116 pages, 52 illustrations, 900 exemplaires numérotés - constitue le premier livre à propos d'Anne-Marie Jaccottet. Au sommaire, des textes de Philippe Jaccottet, Florian Rodari et Alain Madeleine-Perdrillat, un entretien avec Anne-Marie Jaccottet. Cf. Au coeur des apparences, Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet de Sébastien Labrusse, éd. de La Transparence.

Extraits d'Arbres, chemins, fleurs & fruits, recueil édité par La Dogana.

amj_couv1.jpgCouverture d'Arbres, chemins, fleurs & fruits, éditions La Dogana, novembre 2008.

Philippe Jaccottet, "Avec les frêles outils de l'art" :

« Couleurs du monde : elle ne les a pas inventées, elle ne les a pas vues en rêve ou puisées dans les livres, elle n’est même pas allée les chercher loin ; elles sont là, dans les fleurs et les fruits les plus communs, données au premier venu ; à dire le vrai, de plus grand prix que tous les ors du temple, les gemmes, les joyaux, les diadèmes des reines et des stars : couleurs des choses qui s’ouvrent, s’épanouissent puis se fanent, des choses qui gonflent, parfument, sont respirées et quelquefois mangées, puis se flétrissent ; couleurs si mystérieuses d’être si communes, jubilatoires on ne sait trop comment ni pourquoi ; de la plus claire à la plus sombre, de la plus sonore à la plus sourde, saisissable entre deux nuits – et notre vie elle-même, toute vulnérable qu’elle soit, fleurissant ainsi entre deux nuits, mais celles-là plus longues et plus profondes –, produisant en fin de compte, à force de patience et de soumission, un si beau chant… »

« Pour autant : voir le monde, avoir vu la lumière du jour, tout d’abord ; et dans quelques cas pareils au sien –  je parle ici, encore et toujours, de la dame des  "Tendres Plaintes" et des "Soupirs" à la Couperin – avoir pu, sans prétention à rien, j’y insiste, avec ce naturel absolu et cette absolue franchise qui la caractérisent aussi dans la vie, c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate, accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable, c’est pour moi qui en aurai été le témoin plus ou moins patient, plus ou moins muet, plus ou moins attentif, hors de toute raison, déjà beaucoup. »

amj_p79.jpg "La boîte bleue", aquarelle et crayon d'Anne-Marie Jaccottet, format 23 x 21 cm.

 

Extraits du texte de Florian  Rodari , "Fruits de l'émerveillement" :

« Dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, dans ses dessins, on voit bien que c’est sans détours que la lumière surgit. A tout instant, on perçoit sur la feuille de papier sa vibration, le scintillement de son éclat. On dirait même parfois que l’artiste boit la lumière, littéralement. Peu de peintres rappellent avec cette justesse que les fruits, les fleurs sont faits d’un mélange d’air et de liquide, les arbres, de vent et de feu, et que toutes ces choses si fragiles, si éphémères, prennent corps sous les rayons. (De même, la couleur n’est jamais inventée, chez cette artiste, qui s’efforce toujours de suivre le modèle proposé par la nature. Ses verts sont des vert amande, des vert olive, des vert feuille de chêne, des vert pré. Ses rouges sont des rouge tomate, cerise, pomme ou grenade. Parfois même ils peuvent être rougets. Ses bleus, prune ou figue, passent avec le fruit qui s’entrouvre et mûrit.) »

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Aquarelle d'Anne-Marie Jaccottet

« Il n’y a presque jamais d’ombre dans ces images. Le passage de la lumière y semble trop rapide pour en créer. L’ombre, aussitôt, ici, se convertit en couleur. Rien de noir. Des rires, plutôt, des éclats de la couleur, comme, dans la voix, se fait entendre la cascade du rire. La peinture d’Anne-Marie Jaccottet est une peinture qui excède, qui déborde et abandonne volontiers les mélancolies d’automne ou les nuances de terre à d’autres tempéraments plus réservés. Elle, elle plonge dans les eaux de l’été. Et ce que l’artiste choisit de voir se confond avec la joie : fleurs qui depuis toujours égaient la vie ; fruits qui depuis toujours fondent dans la bouche ; arbres qui depuis toujours jouent dans la lumière. Le kaki, son emblème, est tout en rondeur et densité, peau tendue, lanterne de jour chargée d’huile sonore. Et riche d’une plénitude qui n’est même pas suffisante, dirait-on. Il faut que cette dernière à son tour déborde, éclate, se répande au-dehors, comme la pulpe d’une grenade, en surcroît de lumière. »

Alain Paire, "Entretien avec Anne-Marie Jaccottet" :

annemarie.jpg Anne-Marie Jaccottet, printemps 2008

« Tout se passe donc là, sur cette table vermoulue. J’y dispose des fruits que j’ai choisis et quelquefois laissés sécher. Des oranges, des pommes, des pamplemousses. Mais j’ai une prédilection pour les kakis : à cause de leur forme, presque carrée, et de leur couleur, d’abord jaune, orange, puis quand ils ont mûri sur le rebord de la fenêtre, rose, et quelquefois couvert de bruine. J’aime aussi beaucoup les grenades ; et j’espère que, bientôt, un grenadier planté dans notre jardin me fournira de nouvelles occasions de les peindre. »

…  « Il ne faut pas qu’il y ait trop de préparatifs, ni trop bien disposer les objets à peindre – le contraire de Morandi, par exemple, si j’ose invoquer un aussi grand nom ! Si je m’installe ici avec l’intention de peindre, cela risque de ne pas marcher. Tout à coup, des accords de couleurs vous surprennent, vous bousculent… Il faut que, d’abord, je sois émue, d’une façon ou d’une autre. »

... " Ici dans l'atelier, je travaille surtout l'après-midi. J'ai toujours aimé le dessin, j'ai beaucoup dessiné et c'est par là que je commence, avant la couleur. De plus en plus, j'aime que la trace du dessin apparaisse, que le blanc joue son rôle, qui est essentiel. Je ne m'aperçois pas que le temps passe, mais mon travail ne dure jamais plus de deux heures. Il faut que les choses aillent vite, et sans retouches, qu'elles restent telles quelles. (Mais cette rapidité suppose un long travail antérieur). "

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Philippe et Anne-Marie Jaccottet,
à Grignan, 12 octobre 2008.

« Friedhelm Kemp, le premier traducteur de Philippe en allemand, m’a envoyé un jour un propos d’Alain qui lui semblait écrit pour moi : " Il ne faut point penser, il faut copier ; il faut suivre cette ligne de la crête, cette inégalité de la pierre, cette torsion de la branche ; nul ne peut ici inventer. L’esprit touche ici sa négation et son contraire. Les actions de pluie, de neige, de vent qui ont dessiné cette crête, ne sont point formulables ; c’est l’événement tout nu. Pourquoi ainsi et non autrement ? Il n‘y a point de réponse. Rien n’est cherché ni pensé…" »

Alain Madeleine-Perdrillat, "Un travail d'éclaircie" :

"Il n'est pas indifférent qu'Anne-Marie Jaccottet use avec prédilection de l'aquarelle et du pastel pour répondre au monde qui l'environne et lui fait signe. Car pour différents qu'ils soient, et outre le fait qu'ils se prêtent bien à une execution rapide, ces deux mediums ont pour caractère commun de créer une impression - qui est d'ailleurs une réalité matérielle - de fragilité. L'aquarelle et le pastel ne donnent pas aux formes le même aplomb que l'huile ou l'acrylique ; avant tout effet de représentations, ils amènent à la surface du support une matière d'abord perceptible en tant que telle, aqueuse ou sèche, fluide ou friable, et, ce faisant, suggèrent dans l'oeuvre une dimension ephémère : l'image s'y constitue, mais avec un léger retard, et moins de superbe. Les touches d'aquarelle et de pastel absorbent aussi les couleurs en elles, retiennent ou restreignent leur diffusion, réduisent la part de l'ombre, et leurs limites diffuses n'ont jamais un caractère tranché ou "définitif", de sorte que les formes tendent à se fondre plus avant, sans but, dans une harmonie générale. Faut-il voir là l'origine du privilège qu'Anne-Marie accorde à ces médiums, elle qui peint et travaille dans un pays de grand soleil, où la lumière durcit les volumes, les découpe durement et tantôt éblouit ? Peut-être, mais le fait est qu'à propos de ses œuvres qui toujours tremblent un peu, comme l’air au-dessus du feu, on ne saurait parler de peinture provençale ou méditerranéenne – je crois qu’autre chose s’y joue de plus secret, où se devine une relation étrangement directe et confiante (parfois inquiète aussi) avec le monde proche, qui fait que l’artiste, presque paradoxalement, ne semble pas chercher d’abord à en « faire de l’art », ou à interposer entre elle et lui une idée, une vision, mais tente de saisir ses beautés à l’improviste, en simplement l’allégeant un peu, comme on éclaircit une futaie où la lumière peine à pénétrer ".

 

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