Choses lues, choses vues
Les Chroniques aixoises d'Hubert Knapp et Jean-Claude Bringuier PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Lundi, 13 Octobre 2008 02:00
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Paul Roubaud en conversation avec une étudiante américaine, photo du film de J-C Bringuier/ Ina par Jean Ely.

Dans l'exposition du Centre aixois des archives départementales, parmi les documents, photographies, films et peintures qui racontent les années 1948 / 1968 d'Aix-en-Provence, deux courts métrages méritent un long détour. Ils s'intitulent "L'air du temps" et "Gabriel Laurin, peintre". Ces films de 40 et 30 minutes font partie d'une série de trois épisodes intitulée "Chronique aixoise". Conservés à Marseille par l'Antenne régionale de l'Ina, ils ont été réalisés en juillet 1965. Ils furent une première fois diffusés par la Télévision française en avril 1966, pendant un moment de grande écoute, après le journal du soir.

Leurs auteurs s'appellent Hubert Knapp et Jean-Claude Bringuier. Ce dernier est davantage présent. Il évoque ses souvenirs et ses impressions, le fait qu'il était une dizaine d'années auparavant élève du Lycée Mignet. Sa voix signe les commentaires et l'enchaînement des images, on l'aperçoit pendant les entretiens patiemment menés auprès de plusieurs personnes emblématiques du présent et du passé d'Aix-en-Provence. Parmi ses témoins, en sus d'une étudiante américaine prénommée Caroline, aux côtés de l'occupante d'une bastide nichée dans la campagne aixoise et d'une figure archétypale du quartier Mazarin, la comtesse de Chabaud, on appréhende les portraits de deux inoubliables personnages qui servent de fils conducteurs pour l'exploration de la cité aixoise : le peintre Gabriel Laurin (1901-1973) dont la trajectoire fut célébrée en 1999, lors de deux expositions du Musée de Martigues et du Pavillon de Vendôme, et puis la fine silhouette et les cheveux blanchis d'un merveilleux ancêtre - Bringuier dit très  justement qu'"il fallait commencer avec lui " : "il est la ville à lui tout seul" - l'imprimeur Paul Roubaud qui fut avec ses proches et jusqu'en 1977, l'artisan-typographe qui aura maintenu le cadre à l'intérieur duquel les presses du "Courrier d'Aix" continuent d'exister.


Du silence et des trouées de lumière

On s'en convainct immédiatement, Aix-en-Provence n'est plus dans Aix. Voici plus de quarante ans, ce qui fut modifié, ce n'est pas seulement le nombre de ses habitants, c'est la physionomie profonde d'une ville qui n'a presque rien de commun avec son visage d'aujourd'hui. Maints détails de l'intra-muros aixois se révèlent méconnaissables : certaines pentes de rues ne sont pas exactement les mêmes, les facades et les ouvertures de certains immeubles ne sont pas toujours localisables. Parmi les paramètres qui ont considérablement mué, à côté de la moindre fréquence des voitures et des facilités de stationnement, on appréhende une qualité de lumière et de silence difficilement imaginable.

Quelque chose d'immédiatement gratifiant, un miracle singulier semble s'être produit pour ce film. Les imagiers et les preneurs de son semblent doués d'une incroyable capacité d'écoute et d'attention qui leur permet de saisir intuitivement les traits et les mouvements des personnes, les inflexions des voix, les rumeurs et les bruits. Pas seulement la chaleur de l'été, le chant du rossignol et les carillons des clochers des églises. Plus simplement, l'animation du marché paysan de la Place des Prêcheurs, la sortie de l'office de Saint Jean de Malte, le miroitement des flaques d'eau dans la proximité de la terrasse des Deux Garçons, des persiennes et des rideaux qui se referment, le bruissement et les courbures des feuilles des arbres, les pas des promeneurs qui s'éloignent.

Parmi les noirs et blancs de ces courts métrages qui rappellent l'émergence après-guerre du néo-réalisme italien ou bien Robert Bresson, les fêlures d'une invisible frontière, le sentiment d'une énigme ou bien d'une possibilité qui vient de disparaître accompagnent le regard. Toutes sortes d'aspects sont merveilleusement intacts, la beauté d'Aix, dit Jean-Claude Bringuier, semble inentamée, se révèle "fraîche comme une robe à peine dépliée". Cependant, les manques et les sortilèges se multiplient. En dépit de présences magnifiquement irrécusables, malgré la permanence d'invariants qui pourraient nous rassurer, quelque chose de déchirant, un enchantement s'est définitivement rompu. Un décor s'effrite, des fastes et des énergies se sont dissipés. Le passé est une invention de notre mémoire, la prégnance d'un mystère qui ne se rattrape pas se révèle irrémédiablement perdue : avec une clairvoyance que Proust aurait pu affectionner, le commentaire signale que quel que soit le moment de notre arrivée, on éprouve continuellement le sentiment de découvrir Aix alors qu'il est déja trop tard.

Paul Roubaud et Gabriel Laurin

En dépit du tranchant de cette sensation, ce film est une immense chance. Il nous aide pour mieux scruter ce qui nous entoure, nous ne pouvons pas bouder notre joie et notre émerveillement en face de ce qu'il nous restitue. Ses cadrages et ses plans instaurent une très juste distance ; les portraits qu'il nous confie, les minutes des entretiens qu'il livre en compagnie du vieux maître imprimeur et du peintre qui marche inlassablement dans la campagne, ses travelllings ont la saveur et la densité d'un fragment de roman de Giono, l'allégresse et la vivacité des Carnets d'Odessa d'Isaac Babel.

On écoute Roubaud qui évoque sobrement le souvenir de son grand-père, un républicain farouchement fidèle au message de la Révolution de 1848. Affectueux, sociable et drôle, discrètement élégant dans sa tenue de travail, le typographe trouve la répartie qui convient pour parler des jardins du silence et des herbes sauvages qui poussaient entre les pavés d'Aix. Sa voix et son regard ne tremblent pas. Tout en feuilletant les pages de l'Almanach qu'il vient d'imprimer, il  traduit avec des mots qui se souviennent d'Homère et de Mistral ce qu'on éprouve en face d'une personne dont "les yeux ont la couleur du ciel".

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Blaise Cendrars en compagnie de Gabriel Laurin (document famille Laurin).

Après quoi, le portrait de Gabriel Laurin permet d'entrevoir sans comédie ni surenchères les notes majeures d'une vie. On l'aperçoit pendant plusieurs moments de sa journée, au détour d'une ruelle ou bien sur ses chemins, principalement tôt le matin, "se levant avec le soleil",  depuis les hauteurs de son atelier de la Place de l'Hôtel de Ville. Son regard sur son passé de voyageur et de résistant ne s'attarde pas dans la nostalgie, pas plus que dans la souffrance. Ce grand dissident, cet aristocrate sans titres qui refusa de travailler, reste serein et souriant. L'ami de Blaise Cendrars n'est pas exactement seul : une partie d'Aix ne sait pas véritablement qu'il est principalement artiste-peintre, mais elle nourrit pour lui une énorme affection. Une séquence résume sa déprise et son détachement. Gabriel Laurin explique à son interlocuteur ce que peut suggérer la vibrante magie d'une hirondelle. Avec sa très grande vitesse, elle glisse subrepticement. Elle disparaît, sa trace ne s'efface pas totalement. La ligne de sa lumière continue d'exister.


Alain PAIRE

Exposition "André Masson - Georges Duby / Les ateliers d'Aix-en-Provence 1948-1968", jusqu'au 20 décembre 2008. Entrée libre du lundi au samedi de 10 h à 18 h. Centre aixois des archives départementales, 25 allée de Philadelphie (en zone Sextius-Mirabeau, près du Grand Théatre de Provence)  tél 04.42.52.81.90.

Une version papier de cet article paraît dans Le Courrier d'Aix samedi 6 décembre 2008.

 

 

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