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23 octobre 2009, soir d'inauguration : la salle Henri Labrouste de la Bibliothèque Richelieu.

Jusqu'à fin janvier 2010, la salle Labrouste du site Richelieu de la Bibliothèque Nationale accueillait sous son ossature de fer et ses grandes coupoles de faïence émaillée des projections d'images rassemblées par Alain Fleischer : un mélange hybride, des éléments empreints d'un grand classicisme et puis simultanément de l'expérimentation, des créations qui procèdent souvent des pointes les mieux avancées de l'art numérique mais qui peuvent tout aussi bien basculer dans les franges du surréalisme ou bien du côté de la nouvelle vague des années soixante-dix.

A l'intérieur de l'espace fortement connoté de la salle Labrouste, admirablement conservé et demeuré inchangé pendant les dernières décennies, certaines séquences du mille-feuilles d'Alain Fleischer pourraient évoquer "le savant au fauteuil sombre" qui traversait l'imaginaire de Rimbaud, une atmosphère et des éclairages proches de Georges Méliès et d'Alain Resnais ou bien encore les livres reliés que l'on aurait contemplés si l'on avait pu pénétrer dans la salle centrale du Nautilus aménagée par le Capitaine Nemo. Comme l'indique malicieusement l'affiche de cette exposition - Danielle Shirmann aperçue sur un transat près d'un lac d'Italie, se protégeant du soleil avec deux couvertures de couleur orange issues des bois gravés d'une ancienne collection populaire, Le livre de demain des éditions Arthème Fayard - cette exposition qui secrète de multiples résonances n'est pas réservée aux professionnels de la bibliothèque : elle est composée en songeant aux joies et aux attentes des amoureux du livre et de la lecture.

En dépit du télescopage des temps et de la polyphonie qui se déploient, une règle de jeu et des lignes directrices structurent finement cet ensemble. Les lumières et les ombres d'antan, les boiseries et les fresques murales ne sont pas oblitérées par les flux de la modernité. Les grandes verrières et les sculptures archétypales qui laissaient apercevoir les caillebottis métalliques de la salle des périodiques disparaissent pendant certains intervalles, les pans d'un grand rideau s'entrouvent et se referment lentement, comme dans un théatre d'autrefois.

Un musée imaginaire composé par Alain Fleischer, une méditation à propos des postures des lecteurs recensés chez Giovanni Bellini, Fragonard, Manet, Fantin-Latour, Derain ou bien Magritte amorce d'intenses prospections. Tandis que les images de plusieurs postes s'éteignent, d'autres références coexistent : William Burroughs, Pierrot le Fou et puis ensuite Klossowski investi dans son portrait de souffleur surgissent sur de plus grandes surfaces. Les auteurs des extraits de films que l'on projette brièvement s'appellent Truffaut, Godard, Losey ou bien Jean-Paul Fargier. Le bonheur veut qu'on puisse revoir dans cette exposition Ferdinand / Jean-Paul Belmondo, inoubliable lorsqu'il lit un passage d'Elie Faure à propos de Vélasquez ainsi que la scène terminale de Farenheit 451 qui fait sourdre la grande rumeur des hommes-livres qui vivent en forêt une vie clandestine afin d'incarner les pages d'un livre, David Copperfield, La vie d'Henry Brulard ou bien Les réflexions sur la question juive.

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Un extrait du "Portrait de Pierre Klossowski en souffleur", film d'Alain Fleischer (1982)

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L'une des 90 videos d'Alain Fleischer : Benoît Boussard lit un livre de Jean Rolin, à partir d'une cabine téléphonique.

Installés parmi les tables où les chercheurs du monde entier venaient dix ans auparavant consulter des ouvrages longtemps convoités, des coffrets en bois, des pupitres de sobre élégance dont on soulève les couvercles permettent de contempler et puis d'écouter quand on s'approche davantage des videos, cinq ou sept minutes d'images enregistrées qui configurent des êtats du corps qu'on n'a pas souvent l'habitude de contempler, des silhouettes de lecteurs qui chuchotent ou bien profèrent les fragments d'un livre qu'ils affectionnent. Plusieurs vitrines donnent à voir des éditions originales et des manuscrits. On scrute les grands feuillets de L'Education sentimentale à l'intérieur duquel Flaubert énonçait ce qu'il y eut "de meilleur" pour Frédéric Moreau ; on contemple l'une des premières éditions du livre de James Agee et Walker Evans, des annotations de Stendhal, l'écriture étonnamment régulière de Julien Gracq ainsi que les carnets où Chateaubriand affirme avoir "deux ou trois fois fait le tour de sa vie". Louis Aragon accumule des petits cahiers d'écolier pour rédiger Aurélien, Camille Claudel raconte dans un courrier à son frère que "dernièrement il faisait très froid". Tout au long du parcours on fait station pour méditer les nombreuses citations des cartels disposés parmi les travées et carrefours de la salle Labrouste : Alberto Manguel, Jules Renard, Elias Canetti, Borges, Pindare, Proust ou bien Montesquieu, une centaine d'écrivains sont invoqués.

Une grande forme en mouvement perpétuel parcourt ces données : ce leit-motiv de belle insistance ressaisit souplement l'immense attachement qui peut innerver nos vies, l'incessante microstoria de nos émotions de lecteurs. Des miracles parfaitement imprévisibles, des circonstances uniques sont mis en jeu chaque fois que nous nous aventurons dans un nouveau livre : Lamartine rappelait que "toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence".

Parmi les phrases entrevues dans le courant de cette exposition, je ne sais plus à quel moment j'entrevoyais un fragment qui disait qu'on "nous ferait entendre quelques pages, à la lumière des étoiles". Les 90 videos réalisées pour cette exposition en sont la preuve immédiate, le génie du lieu et la couleur du temps à l'intérieur desquels se déroule la lecture sont des facteurs de première importance. Alain Fleischer souligne continûment que le livre est un objet nomade dont de nouvelles conditions de perception peuvent à tout instant modifier la donne. Il rapporte qu'il avait pour sa part une première fois approché La Chartreuse de Parme alors qu'il se trouvait à Majorque. De même, sa découverte de l'oeuvre de Thomas Bernhardt s'effectua lors d'un séjour à Rome.

Infiniment multiple et jamais normalisée, pas du tout clandestine, nullement désuète, pratiquée à tous les âges de la vie et capable de se greffer parmi des us et coutumes de vies infiniment divers - sur un parking d'autoroute, dans un jardin public, sur une table de bistrot, dans un studio de danse, voire au volant d'une voiture - telle apparaît la lecture d'aujourd'hui. Grand voyageur au coeur de l'Europe, Fleischer greffe les implants de ses 90 videos à partir de plusieurs provinces françaises, en Belgique, à Paris et en Italie. Les lectures qu'il enregistre sont aussi bien proférées par des écrivains - Michel Nuridsany, Jacques Henric, Laurent Mauvignier ou Daniel Dobbels - que par des inconnus - un électricien nordiste, des adolescents, une classe de CP en période d'apprentissage -.

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Sur une terrasse de Rome, video d'Alain Fleischer.

Trois lectures m'ont particulièrement requis, les simultanéités qu'elles déploient suscitent mémoire et interrogations. La video qui silhouette Danielle Shirman se déroule sur un balcon rempli de cactus et de plantes exotiques, dans un appartement de la banlieue romaine. Quelques encâblures plus loin, on aperçoit sur le rebord d'une terrasse une femme âgée étrangement dévêtue, accomplissant sans qu'on puisse la déranger les rituels d'un salut au soleil infiniment déroutant. Une seconde video se déroule à Bruxelles, au coeur d'un grand jardin de rocailles avec des arbres et des verdures qu'on pourrait assimiler aux Buttes-Chaumont : il s'agit de l'écritoire de Maurice Olender jonché par d'énormes empilements - une partie d'entre eux figure pourtant dans les archives de l'Imec - des livres et des dossiers parmi lesquels on entrevoit fugacement certains titres comme ceux des Béguines d'Anvers ou bien Rêver sous le Troisième Reich qui rassemble les récits consignés par Charlotte Beradt.

La troisième entrevue concerne Georges Didi-Hubermann. Il a choisi de s'installer au coeur même du sanctuaire de la Bibliothèque Richelieu, dans la salle des catalogues, sur un emplacement maintes fois fréquenté par Walter Benjamin lors de son exil parisien ; Didi-Hubermann dispose devant lui ses fiches cartonnées, rédige quelques notes avec sa très franche écriture. Il annote une nouvelle fois les pages rédigées par Benjamin à propos de Baudelaire. Un peu comme Alain Fleischer, il se souvient des utopies fougueusement désireuses d'abolir les frontières qui séparent les écritures et les images.

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Danielle Shirmann lit "Les bêtes sauvages de l'Amazonie".

L'ensemble des signes, les projections, les sons et les musiques rassemblés par Alain Fleischer et ses amis du studio du Fresnoy s'intitule "Choses lues, choses vues". J'aurais préféré que ce grand imagier du noir et du bleu marine appelle son exposition "la nuit" ou bien "le rêve du lecteur". En témoigne en ouverture de parcours un extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge qui relance magnifiquement le rêve éveillé de cette vaste installation. On est dans l'hiver de Paris, le narrateur de Rilke s'attarde dans une bibliothèque, une atmosphère de lanterne magique, une vie seconde habitent les personnes qu'il côtoie : "quelquefois ils bougent entre les feuillets comme des hommes qui dorment et se retournent entre deux rêves".

Alain PAIRE

"Choses lues, choses vues", jusqu'au 31 janvier 2010, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Salle Labrouste, 58 rue de Richelieu, 75002 Paris.

Rencontrée le 23 septembre 2009 dans le Flottoir de Florence Trocmé, une citation d'Hélène Cixous pourrait résumer les étranges effets de cette manifestation : "Les livres nous lisent et ils entendent tout ce que nous pensons derrière la pensée".

Exposition conçue et réalisée par Alain Fleischer. produite par le Fresnoy- Studio national des arts contemporains.

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