| 1942 / 1943 : Jean Moulin rencontre Matisse et Bonnard |
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| Choses lues, choses vues |
| Lundi, 24 Mai 2010 20:37 |
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22 rue de France, Nice, un immeuble presque anonyme, une plaque commémorative
A l’occasion de l’enregistrement d’une émission de télévision - Enquête d’art, produite par France 5, diffusée jeudi 3 juin 2010 à 21h 25 - j’ai revu à Nice, au 22 de la rue de France, dans la proximité du Palais de la Méditerranée et de la Promenade des Anglais, l’emplacement de la galerie Romanin à l’intérieur de laquelle Jean Moulin entreprit d’imaginer et de réaliser pendant moins qu’un semestre, entre février et juin 1943, une étonnante série d’expositions : s’il avait pu continuer cette aventure minuscule qui fut parallèle à son destin d’homme de la Résistance, Moulin aurait vraisemblablement eu l'occasion d'exposer à Nice un ensemble de gouaches de Kandinsky…. Mis à part de brèves coupures de presse, quelques affiches et des cartons d’invitation, il ne subsiste presque rien qui puisse rappeler les expositions discrètement improvisées par L’Inconnu du Panthéon. Au premier étage du petit immeuble du 22 de la rue de France, sur une facade dont les volets et persiennes sont habituellement fermés, une plaque apposée en août 1972 mentionne que Jean Moulin "dans cette maison servit la résistance avant son arrestation en 1943" : trop brève, cette inscription parle de l'essentiel mais occulte curieusement la courte existence de cette galerie. Trois expositions menées à Aix-en-Provence (avril 2000), au musée de Quimper (novembre 2003) ainsi qu'à Nice (septembre 2004), le fonds permanent du musée de Béziers, les livres ou les articles de Daniel Cordier permettent à présent de mieux appréhender l'un des jardins secrets de cet immense personnage, la deuxième ou bien la troisième vie de Jean Moulin qui ne fut pas seulement un artiste-dessinateur et un collectionneur : pendant un temps terriblement bref, le dernier semestre de son existence, il fut paradoxalement et par surcroît le responsable d'une galerie d'art contemporain. Colette Pons, entre Lourmarin et Nice.Pendant les mois de location de ce rez de chaussée de modeste apparence - voici quelques années, c'était un magasin d'optique ; depuis novembre 2006, il s'agit d'un restaurant japonais - l’appartement du premier étage du 22 rue de France, fut plusieurs fois occupé. Colette Pons-Dreyfus qui fut la personne à qui Jean Moulin confia la permanence et le suivi de la galerie, racontait qu’elle recevait de temps à autre des hommes et des femmes qui demandaient "de la part de Rex" qu’on leur prête la clef de l'appartement. Ils ne s’attardaient pas : Colette Pons retrouvait le lendemain matin sa clef dans la boîte aux lettres de la galerie. Colette Pons s’éteignit pendant les premiers jours de juillet 2007. Elle était née le 16 octobre 1914 à Toulouse, elle avait plus de 92 ans. J’ai eu la chance de la rencontrer et de pouvoir l’interroger, voici maintenant dix ans, les 21 et 24 décembre 1999. Tout d’abord dans un café de Lourmarin, ensuite dans un car qui nous conduisait jusqu’à Nice. Les renseignements qu'elle m'avait confiés étaient pour partie inédits. A la demande de Michel Bepoix, le commissaire et préfacier de l’exposition aixoise, je rédigeais l'un des textes du catalogue publié en avril 2000, chez Actes-Sud par la Galerie d’Art du Conseil Général des Bouches du Rhône à propos de "Jean Moulin dit Romanin, artiste, résistant, marchand de tableaux". Colette Pons avait des cheveux courts, un visage et des yeux de grande finesse, un sourire souvent malicieux. Elle définissait admirablement la présence de Jean Moulin : "C’était un ami, un merveilleux professeur".
Colette Pons à Lourmarin, été 2006 (copyright photo Fanny Rey).
Moulin l’avait rencontrée pendant l’un de ses très rares moments de liberté, dix jours passés à Megève à la fin de janvier 1942. Conservée dans un appartement parisien de la rue de l’Université, une photographie évoque Jean Moulin et Colette Pons : ils font du ski sur une piste de Megève. Des amis grenoblois, les Chatin les avaient mis en relations. Un écart de quinze ans les séparait, l’avenir de cette jeune femme était engagé auprès d’une personne qui devint son époux, Philippe Dreyfus. A qui tentait de l’interroger quant à sa vie privée – Jean Moulin aimait la compagnie des femmes, c’était un homme de grande séduction – Colette Pons répondait clairement qu’une grande estime mutuelle, l’entraide et l’amitié furent les caractéristiques de leur relation. Moulin la vouvoyait. Ils se revirent plusieurs fois au printemps et pendant l’été de 1942. Colette Pons se souvenait de voyages en train pendant lesquels il arrivait qu’il crayonne rapidement son portrait. Elle m’expliquait que "Jean Moulin ne disait jamais rien qui soit inutile. Il était très gai, très spirituel, très gentiment moqueur". Pendant l’été de 1942, ils se rendirent à Lourmarin, dans une maison où il avait imaginé pouvoir cacher des armes. Moulin lui recommanda de faire l’acquisition de ce domaine "après la guerre, en mémoire de moi". Elle réalisera pleinement son vœu : elle se revenait chaque année dans le Luberon, au Sambuc où elle passa jusqu'à la fin de sa vie une partie de ses étés. Colette Pons fut bien évidemment présente aux côtés de Laure Moulin, pendant la journée très froide et infiniment mémorable du 19 décembre 1964, lors du discours d’André Malraux et du transfert des cendres jusqu’au Panthéon. Moulin qui restait très vague quant à l’ampleur de ses responsabilités au sein de la Résistance lui avait fait comprendre qu’elle lui rendrait de grands services si elle acceptait de devenir la responsable de la galerie d’art qu’il voulait ouvrir à Nice. Dans l’hypothèse d’un contrôle de police, devoir décliner aux enquêteurs de Vichy ou bien à la Gestapo que son identité était celle d’un artiste – "Jacques Martel, artiste peintre, décorateur" – ou bien celle d’un agriculteur de Saint Andiol – le village des Alpilles, proche de Saint Remy et d’Eygalières, où vécurent ses grands-parents – ne constituait pas un merveilleux alibi. Jean Moulin avait entrepris de réunir les moyens nécessaires pour se doter d’une nouvelle identité. Il avait imaginé pouvoir prétendre appartenir à une profession beaucoup plus mobile : un marchand de tableaux sillonne fréquemment l’hexagone pour négocier des tableaux, rencontrer des peintres, des confrères et des collectionneurs. Pas trop éloigné de Montpellier et de Saint Andiol où il retrouvait tous les quinze jours sa famille, Nice constituait un point d’établissement pertinent. Dans les Alpes Maritimes, l’occupation italienne qui débuta le 11 novembre 1942 n’était pas excessivement dangereuse, en dépit des couvre-feux, de la pénurie alimentaire, de l’importance des mouvements collaborationnistes, des rafles de juifs étrangers d’août 1942 et de la répression quotidienne. L’espace qu’ils avaient fini par dénicher était auparavant occupé par une échoppe de livres anciens et d’occasion, La Boîte à bouquins. Moulin signa une promesse de bail le 12 octobre 1942. Le 22 novembre, ce fut devant notaire la cession définitive. Colette Pons lui présente Jean Casserini, un peintre et décorateur de 32 ans qui détruisit une cloison intérieure et conserva la double entrée du local. Du 7 au 10 décembre, Moulin chine chez les antiquaires, rassemble les sièges, armoires et coffres qui complétent l’aménagement. Un ami d’enfance de Jean Moulin, l’avocat André Milhé prend en charge la comptabilité : il rétribue Jean Casserini, assure les encaissements et les paiements, rédige les comptes qu’il faut fournir au fisc. Par ailleurs Moulin loue un logement dans une villa proche de la galerie, au 31 rue de France : cette location lui permettra d'organiser des réunions clandestines. Les biographes de Jean Moulin mentionnent son passage à Nice, le 26 janvier 1943. Colette Pons s’en souvient, quelques semaines auparavant, il a rencontré Henri Matisse et Pierre Bonnard. Des dessins de ces deux artistes figurent dans la première exposition de la galerie Romanin qui quelques jours après le vernissage du 9 février reçut la visite de Lydia Delectorskaya, la modèle et secrétaire de Matisse. Elle était venue vérifier, me disait Colette Pons, "avec son grand regard droit et bleu" de quelle manière et dans quel entourage le dessin avait été accroché. Cette pièce trouva acquéreur ; un marchand l’acheta. Pour rencontrer Bonnard ou bien Matisse - les deux peintres ont un peu plus de 70 ans, ils se voient plus fréquemment que d'habitude, une intense amitié les réunit -, pour se rendre au Cannet ou bien à l’Hôtel Régina, on peut imaginer que Moulin fut le passager de la Citroën décapotable que conduisait Colette Pons. Songeant à ces brefs rendez-vous, on est presque stupéfait, on est irrésistiblement ému de pouvoir mesurer qu’au cœur des multiples tâches qui l’assaillaient, cet homme ait puisé suffisamment d’énergie, de passion et de disponibilité pour mener la vie d’un grand responsable de la Résistance et simultanément, dans des proportions beaucoup plus restreintes, celle d’un professionnel du marché de l’art. Quelques mois auparavant, Louis Aragon rencontrait Matisse ; grâce au récit d’Henri Matisse, roman, on peut se transporter à l’intérieur des appartements du troisième étage du Régina, le vieux palace de Cimiez autrefois construit pour la colonie anglaise de Nice. Non loin des oiseaux de sa grande volière, Matisse avait l’habitude de recevoir ses visiteurs pendant l’après-midi, après sa sieste et sa matinée de travail. Depuis janvier 1941, au terme d’une grave opération qu’il avait subie à Lyon, il faisait figure de "ressuscité". En juillet 1943, Matisse déménage pour s’établir à Vence dans la ville Le Rêve. Le 26 janvier 1942, dans sa villa Le Bosquet située sur les hauteurs du Cannet, Pierre Bonnard perdait sa femme Marthe. Il fermait à clef pour ne plus jamais la rouvrir la chambre de sa compagne. On imagine la trame de ses journées, son extrême discrétion, ses moments de peinture et ses flâneries quotidiennes en compagnie de son basset Poucette. On songe à la douceur des mimosas de ces débuts d’année, aux palmes et à l’amandier du jardin. On entrevoit sa terrasse ensoleillée, l’espace or et orangé de la salle à manger du rez de chaussée de la villa où l’on pouvait contempler deux grandes toiles de Matisse : pour cette pièce de séjour, les photographies qu'avaient prises Cartier-Bresson en 1945 et les nombreux tableaux de Bonnard permettent de situer les fauteuils en rotin, le placard rouge ou bien la nappe de la grande table, d’ordinaire porteuse de coupes et de corbeilles de fruits. En juillet 1944, Pierre Bonnard qui disparaîtra trois années plus tard, avait composé sur un feuillet de son journal intime, une phrase infiniment désarmante : "celui qui chante n’est pas toujours heureux". Chronique d’une galerie.Romanin était le pseudonyme que l’ancien préfet Jean Moulin avait choisi en 1922 pour signer les dessins satiriques qu’il lui arrivait d’exposer ou de publier dans un périodique comme Le Provençal de Paris, ou bien dans Le Rire. Romanin était un lieu de son enfance, les ruines d’un château des Alpilles, à la fois austère et mystérieux, un édifice que son père lui avait fait découvrir : ce fut au Moyen-Age le siège d’une cour d’amour. Annoncé par voie d’affiche et relaté par la presse locale, le premier vernissage de la galerie Romanin se déroula à 15 heures, le mardi 9 février 1943. Des œuvres de Bonnard, De Chirico, Degas, Dufy, Friesz, Kisling, Laprade, Matisse, Rouault, Severini, Utrillo et Valadon figuraient dans cet accrochage titré Maîtres Modernes. La galerie était ouverte du lundi au samedi. Le 10 février, Jean Moulin quitte Nice à 17 heures. Le 14, il part pour Londres où il séjourne jusqu’au 19 mars. Pour réunir des toiles et des dessins d’artistes, Colette Pons bénéficia de l’apport de quelques-unes des pièces de la collection personnelle de Moulin qui plusieurs saisons auparavant, pendant les fins de semaines des années 30, se rendait souvent à Paris pour visiter les expositions dans les galeries. Jean Moulin avait contracté la douce habitude de revenir de la capitale avec quelquefois un tableau ou bien un classeur de dessins sous le bras. Son amitié pour Max Jacob et ses curiosités personnelles l’avaient doté d’un bel instinct : une magnifique composition de Giorgio de Chirico, une aquarelle de Dufy, des tableaux d’Albert André, de Léopold Survage et d’Edouard Goerg ainsi qu’un fiévreux paysage de Chaïm Soutine figurent parmi les meilleures pièces de son tableau de chasse. Depuis la donation effectuée en 1975 par sa sœur Laure Moulin, la plupart de ces pièces sont visibles dans une salle du musée des Beaux-Arts de Béziers : dans cet ensemble où l’on ne peut pas discerner exactement tout ce qui relève de sa collection personnelle, figurent également quelques-uns des travaux qui furent proposés 22 rue de France.
"La pergola", aquarelle et gouache de Raoul Dufy (fonds Jean Moolin du musée de Béziers).
Une proche amie de Jean Moulin, Antoinette Sachs qui habitait alors Beauvallon fut chargée d’acquérir d’autres pièces. Elle rapporte que Moulin lui "avait donné 100.000 francs. Avec cela j’ai acheté entre autres Degas, un Suzanne Valadon, un Raoul Dufy. Il m’a emmenée voir deux piliers sculptés de Gauguin pour 90.000 francs chez une dame, dans un appartement pas loin de la rue de France. Je lui en ai déconseillé l’achat ; il ne les a pas achetés". D’autres amis apportèrent leurs conseils et leurs encouragements. Ce fut le cas du marchand d’art parisien Kellermann, à cette époque contraint de ne plus exercer son métier. Colette Pons se souvient également des visites pas toujours avisées de Katia Granoff ainsi que de la grande gentillesse d’Aimé Maeght, à cette époque établi à Cannes. D’autres contacts permirent d’élargir les choix de la galerie. A la faveur d’un bref séjour à Aix-en-Provence, Pons et Moulin rencontrèrent Blaise Cendrars et son ami le Docteur Long ainsi que les peintres Gabriel Laurin et Pierre Tal-Coat : ils emportèrent pour leur galerie quelques toiles de Tal-Coat. Un autre voyage fut envisagé du côté des Pyrénées-Orientales : Dina Vierny et Colette Pons s’en souvenaient, des contacts avaient été pris pour venir rencontrer Maillol. De même encore, près de Saint-Andiol, dans son atelier de Graveson et dans des circonstances qui me furent directement évoquées, Moulin acheta à Auguste Chabaud quatre de ses tableaux. "Chabaud les avait accrochés sur plusieurs niveaux dans sa grange ; pour les atteindre et les descendre jusque vers nous, il les gaulait avec un grand bâton et beaucoup d’habileté. Jean Moulin était affolé quand il les voyait tomber : il avait très peur que leurs toiles se crèvent. Nous avons choisi les tableaux, nous sommes repartis à pied. Il y avait un mistral épouvantable. Moulin m’a dit de porter les tableaux au-dessus de notre tête : comme çà, disait-il, le vent nous poussera". Même si pour toutes sortes de raisons – entre autres, l’afflux des réfugiés en zone sud – il était relativement facile de se procurer des tableaux dans le Midi, la capitale restait le meilleur fournisseur que puisse entrevoir un marchand de tableaux. Pour préparer ses prochaines expositions – entre autres, l’exposition Othon Friesz du mois de mai – Colette Pons rejoignit Jean Moulin à Paris dans les alentours du 15 avril. Citée dans l’ouvrage de Laure Moulin, une lettre du 24 avril 1943 récapitule une partie des démarches professionnelles qu’il effectuèrent à Paris. Le contenu et les nombreux détails de cette lettre démontrent si besoin était le professionnalisme et la vigilance de Moulin / Romanin : "Chère Colette, J’espère que vous voilà bien rentrée à Nice et les bras chargés de belles choses… Le porteur de ce mots vous remettra un carton renfermant trois aquarelles de Marie Laurençin que Pétridès m’a confiées (ou plutôt vendues quoique je n’ai pas pu les payer immédiatement). Elles sont un peu chères mais d’excellente qualité. Coût : 9 pièce. Il faut vendre les deux grandes 14 et la petite 13. Je me suis laissé faire, car il venait le jour même de signer un contrat avec Laurencin et il m’a promis de nous envoyer par la suite de quoi faire une belle exposition (une quinzaine de toiles ou aquarelles). A ce sujet, il faut dire, que les aquarelles de M.L sont aussi chères que les peintures. J’ai fait envoyer le reste directement et je pense que c’est en route. Soit une toile d’Utrillo payée. 1 gouache, il me la compte 50 pour la vendre 70. Elle n’est pas chère, car elle est très grande. Il y a une petite tache dans le haut. On peut la faire disparaître aisément en enlevant le carton et en passant un doigt mouillé dessus. 2 dessins de Renoir (assez illisibles et à mon avis difficiles à vendre. Je vous rappelle cependant qu’ils sont reproduits dans le bouquin de Vollard et qu’ils ont été achetés à Vollard lui-même). 2 dessins de Valadon, chacun 12 pour être vendus 16. A mon avis, il n’y a qu’une chose réellement intéressante, c’est la gouache. J’espère que vous la vendrez. Je vous signale que, si çà marche, vous pourrez fort bien par la suite lui demander un ou deux, voire trois Friesz. Enfin,il a encore trois dessins de Renoir dont deux très intéressants que vous vendriez sûrement : une maternité et un nu (assis, je crois) et aux traits assez accusés. Si vous faisiez une exposition de dessins de maîtres, vous pourriez les lui demander. Vous avez dû recevoir le Boudin, après l’avoir fait soigneusement emballer. Quant à l’exposition Friesz, je pense qu’elle est en bonne voie. J’ai vu en partant le marchand de cadres chez Pétridès. Il a déjà expédié nos colis. Je vous souhaite bonne chance, chère Colette, et vous envoie mes meilleures amitiés." Rêver à KandinskyL’exposition Othon Friesz dont il est question dans cette lettre fut programmée du 7 au 30 mai 1943. On ne peut pas oublier à ce propos que Friesz figurait en novembre 1941 dans le très fâcheux voyage à Berlin qu’accomplirent Derain, Van Dongen et Dunoyer de Segonzac. Pour la conduite de sa galerie, Jean Moulin souhaitait prioritairement assurer sa couverture, ne pas faire courir des risques inutiles à Colette Pons, et ne pas attirer l’attention des autorités avec des expositions delibérément anticonformistes : Moulin préférait suivre à quelques nuances près la tendance globale du marché de l’art. Ce qui se vendait bien pendant cette époque, à Paris comme à Nice, c’était Marie Laurençin, Friesz ou bien Utrillo, des valeurs faiblement dérangeantes. La trop brève durée de vie de la galerie Romanin ne permet pas d’évaluer ce qu’aurait pu devenir la cohérence de sa programmation à l’intérieur de laquelle on perçoit, au terme de six mois d’existence, un mélange provisoire de prudence et de goûts très sûrs. Cette impression se nuance fortement si l’on intégre dans cette évocation le témoignage de Daniel Cordier dans son récent Alias Caraccala (éd. Galllimard 2009, collection Témoins) qui relate avec sa précision coutumière la journée qu’il vécut à Paris en compagnie de Moulin, le jeudi 27 mai 1943. En pages 844/ 849 du journal qu’il a magistralement reconstitué, Cordier raconte avoir rejoint en fin de journée Jean Moulin dans une galerie d’art située dans l’Ile de la Cité, quai des Orfèvres. Ce soir-là, Moulin qui vient de réunir le Conseil national de la Résistance est particulièrement heureux : deux grands compartiments de sa vie –son souci d'unifier la Résistance, et puis sa passion pour l’art contemporain – lui donnent simultanément de profonds motifs de joie. Dans ces pages de journal, on apprend que le directeur de la galerie Romanin mène avec son homologue de l’Ile de la Cité, Maurice Panier, "une conversation animée" : Moulin est en train de négocier pour Nice la venue de gouaches de Kandinsky, les indices qu’en donne Daniel Cordier permettent d’imaginer qu’il a d’ores et déjà gain de cause… On pourrait citer l’intégralité des pages qui suivent le récit de ce passage dans l’Ile de la Cité, Cordier qui n’a jamais vu son patron à ce point "détendu" rapporte des propos de Moulin particulièrement saisissants. Ce soir-là, Jean Moulin offrit à son secrétaire un ouvrage de Christian Zervos, son Histoire de l'art moderne. Il lui parla longuement de l’art nègre, du galeriste Pierre Loeb, de sa collection personnelle, et plus globalement, de la vive estime qu’il portait aux "grands artistes de l’art moderne" qui "nous aident à déchiffrer le monde dans lequel nous vivons. A Paris nous avons la chance d'être les contemporains de Braque, Kandinsky, Matisse, Mondrian, Picasso. Si nous voulons comprendre notre époque, il faut regarder leurs oeuvres". Juin 1943 :"Vendez comme prévu"Annoncée par voie d’affiche du 3 au 30 juin 1943, l’ultime exposition de la galerie Romanin ne concernait pas encore Vassili Kandinsky : elle réunissait des aquarelles et des dessins de Renoir, Utrillo, Picasso et Valadon. Dix-huit jours après l’inauguration, survenait le 21 juin l’arrestation de Caluire : l’aventure s’interrompait brusquement. Du côté de la galerie, tout allait pourtant admirablement bien, comme l'indique cet extrait d'une ultime lettre de Jean Moulin à sa nièce et à sa sœur, postée depuis Nice, le 17 juin 1943, par quelqu’un d’autre. Dans ce courrier, il est fait allusion à l’achat par Pierre-André Farcy, le conservateur du musée de Grenoble, de travaux non identifiés et non retrouvés, probablement des toiles ou des dessins de Jongkind : "Les affaires ne marchent pas trop mal, malgré un ralentissement assez sensible de la vente des objets de luxe en général. Nous avons eu la bonne surprise d’avoir deux achats faits par le musée de Grenoble. C’est le conservateur du musée qui a lui-même fait cet achat. Le mois dernier, très belle exposition Othon Friesz avec 14 pièces de qualité.". Quelques jours après l’arrestation de Caluire, Colette Pons recevait de Laure Moulin un télégramme rédigé conformément au code préétabli entre les deux femmes : "Vendez comme prévu". Colette Pons m’a raconté que "pendant toute une nuit et en plusieurs voyages, mon frère médecin et moi, qui pour pouvoir sortir la nuit portait un brassard d’infirmière, nous avons déménagé l’intégralité des tableaux dans une charrette à bras. Une voisine, une vieille antiquaire russe, nous prévint qu’un jour auparavant « ils étaient venus nous chercher »." Alain PaireJ’ai publié, dans les catalogues des deux expositions Jean Moulin dessinateur et amateur d’art édités par la Galerie d’Art du Conseil Général des Bouches du Rhône (Actes-Sud, 2000) et par le Musée de Quimper d'André Cariou deux textes plus détaillés et plus complets à propos de la Galerie Romanin. J’avais rencontré à Juan-les-Pins, le 25 février 2000, Daniel Cordier qui eut la grande gentillesse de relire et de nuancer lors d’une longue conversation téléphonique l’article que j’achevais de rédiger. Parmi les éléments bibliographiques de cet article, cf L'art de la défaite, 1940-1944, éd du Seuil, 1993 par Laurence Bertrand-Dorléac, le catalogue Gabriel Laurin, les années trente, éd. Musée de Martigues / Images en manoeuvres, 1999, Bonnard et Le Cannet, éd Herscher 1987 par Michel Terrasse, préface de Jean Leymarie, photographies de Cartier-Bresson, Henri Matisse, une splendeur inouie, éd. Gallimard, collection Découvertes, 1993 par Xavier Girard. Pour les années 40 de Bonnard et Matisse, cf Une amitié stellaire, article de Rémi Labrusse avec cette citation d'une lettre de Matisse, "j'aurais besoin de voir quelqu'un et vous êtes celui que je voudrais voir". Article publié en japonais et en francais, catalogue Matisse et Bonnard, Lumière de la Méditerranée, Kawamura Mémorial Museum of Art, mars-mai 2008. Cet article a été relayé samedi 21 novembre par le portail Rézo-net qui l'a mentionné dans sa lette hebdomadaire et qui fêtait simultanément son dixième anniversaire. |
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