Jean Puech à La Touriale, fin des années 60.

Jean Puech à La Touriale, fin des années 60 (photo Henri Estrayer, dr)

Un flash-back, des retrouvailles et des persistances : le 10 décembre 1966, Jean Puech inaugurait au 211 du Boulevard de la Libération les locaux d'une nouvelle librairie qu'il appela La Touriale. Roger Meyère, un ami poète aujourd'hui disparu, lui avait suggéré ce nom pour son enseigne. Imprimée sur les invitations, une reproduction de Magritte, La Folie Almayer, renforçait l'orientation et l'identité symbolique de la librairie pour laquelle Puech avait choisi cette gravure librement inspirée par le roman de Joseph Conrad : du minéral et du végétal, le profil hybride d'un tronc d'arbre et d'une tour, des apparences d'écorces, des murailles fendues et crénelées, avec en soubassement un foisonnement de racines relativement inquiétant.

Jean Puech fut propriétaire et responsable cette librairie-galerie jusqu'en 1987. Le destin veut que vingt et une années plus tard, à compter de décembre 2009, La Touriale puisse accomplir un improbable retour jusque vers ses origines : Jean Puech revient discrètement dans les espaces qu'il avait créés. Tandis qu'Alain Gilhodes, un libraire qui s'est progressivement spécialisé dans les livres anciens ouvre un commerce qui mixera sur ses présentoirs des nouveautés et des livres d'occasion, Puech reprend marginalement du service dans la proximité du Palais Longchamp et du carrefour des Cinq Avenues.

Du côté d'Hans Bellmer et de Louis Pons

Jean Puech avait 31 ans lorsque débuta l'histoire de La Touriale. Deux expériences le guidaient. Il avait travaillé en tant que courtier pour le Cercle du Livre précieux de Paris, il lui avait été donné de rencontrer Folon, Bellmer et Topor. Jean Puech fréquentait par ailleurs, entre rue Sainte et Cours d'Estienne d'Orves, le creuset de l'atelier d'une figure mythique de Marseille, le lithographe Jo Berto (1907-1978) qui travailla pour Pablo Picasso lorsqu'il habitait Vauvenargues : chez Berto qui oeuvra pour René Seyssaud ou bien pour le Théatre Quotidien de Marseille, Puech se lia d'amitié avec des artistes comme Joseph Alessandri, Louis Pons, Marc Mela et Walther.

Les étagères et les rayonnages de la librairie avaient été imaginés par Jean-Pierre Alis qui n'était pas encore le responsable de la galerie Athanor. Une inspiration surréalisante guidait les choix de Jean Puech qui programma tout d'abord Hans Bellmer et Louis Pons. Rédigée pour partie par ses filles Anne et Hélène Puech, une publication (1) éditée en 1994 par l'Atelier Vis à Vis et le département des historiens d'art d'Aix-en-Provence rapporte qu'avec l'aide du consulat de Belgique, Puech avait projeté dans son échoppe des films consacrés à René Magritte et Paul Delvaux ; il avait également eu l'audace de diffuser clandestinement un film interdit à propos de la mescaline et d'Henri Michaux, "la publicité se fit de bouche à oreille, Jean Puech n'avait aucune autorisation de projection".

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L'entrée de La Touriale, années 60 (photo Henri Estrayer, dr).

De grands lecteurs, des  écrivains et des poètes comme Jean Malrieu qui créait en mai 1970 la revue Sud - jusqu'au n° 13, la revue avait pour siège social La Touriale - fréquentaient volontiers la librairie où l'on pouvait découvrir les publications d'éditeurs comme Losfeld, Le Terrain Vague, Fata Morgana, Pauvert et Maspero. Une présentation des couvertures et des reliures imaginées par Odette Ducarre focalisa l'attention autour des éditions de Robert Morel. Sur les dépliants que diffusait La Touriale, on trouve mention d'un fonds de dessins et de gravures qui permettait de se procurer des oeuvres de Robert Matta et de François Lunven.  Assez vite, avec ses choix de livres et ses expositions, La Touriale, racontent encore Anne et Hélène Puech, devint à Marseille "un lieu incontournable où les psychanalystes et les jeunes architectes, les étudiants des Beaux-Arts et les intellectuels venaient s'alimenter en littérature spécialisée".

Nasser Assar, Claude Garache et Anne-Marie Jaccottet.

J'ai personnellement connu cette librairie-galerie au début des années soixante-dix. De bonnes rumeurs ralliaient Aix-en-Provence, La Touriale exposait Gérard Titus-Carmel ou bien des pièces africaines du sculpteur Nicolas Valabrègue dont le carton d'invitation fut composé en mai 1969 avec un texte de Louis Pons. L'écrivain et poète Jean-Luc Sarré était l'un des employés permanents de la librairie, il développait librement un fonds de livres et de revues de poésie de belle ampleur.

Grâce aux indications de Jean-Luc Sarré, je me souviens avoir entrevu à La Touriale toutes sortes de merveilles : par exemple et pour faire vrac, je m'y suis procuré des catalogues de Pascal Verbena édités par l'Atelier Jacob, la traduction de L'Enéide par Pierre Klossowski, plusieurs recueils de Jean Tortel ainsi qu'un périodique à cette époque difficilement trouvable dans l'hexagone, La Revue des Belles-Lettres qui depuis Genève publiait alors son magnifique cahier pionnier consacré à Paul Celan, avec des reproductions de Bram Van Velde et de Pierre Tal-Coat. Pendant cette époque, lors des vernissages ou bien par hasard, au gré des journées, on rencontrait Boulevard de la Libération des personnes comme André Ughetto, Jean-Marc de Samie, Léon-Gabriel Gros, Benito Pellegrin, Alain Coulange, Daniel Bizien, Jean-Jacques Viton, Emmanuel Ponsart, Jean-Pierre Cometti, Christian Tarting, Jean Todrani, Paul Martin, Nicolas Cendo, Dominique Sorrente, Michel Orcel, Yves Broussard, André Dimanche et Christian Gabrielle Guez Ricord.

 

 

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Le rez de chaussée de la galerie, à droite un tableau de Mela (photo Henri Estrayer, dr).

Du côté de la galerie, Jean-Luc Sarré avait succédé à Jean Puech, davantage requis par l'essor de sa librairie qui jusqu'au moment de l'ouverture à Marseille d'une Fnac, connut des heures fastes. Sarré choisissait d'exposer de proches amis comme Odile Savajols-Carle, Alain Diot et Yvan Daumas pour lequel il m'invita à écrire mon  premier article de critique d'art. Ses goûts personnels, ses amitiés et ses connaissances en matière de revue de poésie - du côté d'Argile ou bien de Port des Singes - le conduisirent à programmer Nasser Assar (en 1978, avec une préface de Bernard Noël), Claude Garache, Dominique Gutherz, Anne-Marie Jaccottet, Georges Jean-Clos et Annie Sallard (avec sur le carton d'invitation, un texte de Pierre-Albert Jourdan).

Pour Denise Esteban, René Char et Bernard Noël

L'une des plus émouvantes invitations imaginée par Jean-Luc Sarré impliqua le travail de Denise Esteban qui fut exposée à trois reprises à La Touriale. Pour la toute première fois ce fut en juin-juillet 1976, le texte qui accompagnait cette exposition fut composé par Roger Munier. La réunion d'un ensemble de peintures, pastels et dessins de Denise Esteban s'effectua une seconde fois du 22 novembre 1979 au 22 janvier 1980. La compagne de Claude Esteban (1935-2006) partageait alors son temps entre Paris, l'Ile d'Yeu et une maison située entre Ménerbes et Lacoste ; elle s'était liée d'amitié avec René Char. Sur le carton d'invitation de La Touriale, figure la transcription d'une lettre de Char envoyée depuis l'Isle sur la Sorgue :" Chère Denise, votre exposition à Marseille est sur mon horizon. Je revois un à un les pastels que j'ai aimés, puis immobilisés dans les poudres de leur lumineux désistement. Aussi vos dessins. Sans trembler, tant notre monde est facile à briser, je me suis approché de vos récents ouvrages et j'en suis devenu déja leur familier. Les poètes ne sont pas si loin qu'on le croit des couleurs et des migrations du monde concret, ils les reçoivent mais ils n'empiètent pas ! Quand celles-ci chantent comme le rouge-gorge dans la brume matinale, c'est que la percée du soleil est imminente".

La troisième exposition marseillaise de Denise Esteban se déroula du 2 juin au 30 juillet 1983. Cette fois-ci, le préfacier était Bernard Noël dont je recopie ici le début et la fin du texte : "Le peintre construit un miroir qui ne reflète pas le visage, mais ce qui a lieu derrière lui. Voici une porte entrouverte, elle ne s'ouvre que dans nos yeux. Elle n'est pas l'image d'une porte, mais celle d'un regard. L'image d'une porte s'épuiserait dans sa propre insignifiance ; l'image d'un regard n'en finit pas de nous retenir parce qu'elle n'est pas fermée sur une référence : elle vibre de toutes les révélations potentiellement contenues dans le visible... Denise Esteban court ce risque passionnément. Qu'elle peigne la porte ou la table, l'arbre ou la fenêtre, elle peint ce qui les réfléchit, ce qu'ils réfléchissent, et sa toile est sa tête ouverte : la vision en elle-même révélée".

Une vraie complicité pouvait souder quelques-uns des artistes et des écrivains qui fréquentaient La Touriale. En témoigne la brève existence d'une minuscule maison d'édition imaginée et financée par Nicolas Cendo, Françis Pascal et Jean-Luc Sarré : leur triumvirat publia une prose de Philippe Jaccottet auparavant publiée dans un cahier de la Nouvelle Revue Française consacré aux Voyages, "Les Cormorans", l'un des trois textes qu'on retrouve aujourd'hui sous la couverture de Gallimard, dans le recueil titré A travers un verger. Accompagné de deux gravures de Denise Esteban, un tirage numéroté de ce fragment de Philippe Jaccottet fut publié en 1980, sous l'enseigne discrètement mallarméenne des éditions Idumée. Un deuxième in-octavo parut en 1983. Il s'agissait  d'un texte d'Yves Bonnefoy, "Gaëtan Picon allait parler, ce soir-là", 135 exemplaires qui furent tirés sur papier Arches par l'imprimerie Union : composé en Garamond corps 12, cet ultime enfant d'Idumée était accompagné de trois lithographies de Raymond Mason.

Entretemps Jean-Luc Sarré avait quitté la librairie. Avant d'animer, toujours dans les parages de Longchamp, le très singulier espace d'expositions de la Villa R, Frédéric Valabrègue prit un moment le relais : l'une de ses plus belles initiatives permit la découverte d'un ensemble de dessins de Gilbert Pastor. Je conserve un carton de La Touriale qui mentionne que du 30 novembre 1982 au 15 janvier 1983, une exposition de groupe jouxtait des oeuvres sur papier de Robert Blanc, Jean-Jacques Ceccarelli, André Lauro et Gérard Traquandi.

Mutatis mutandis, l'habitude de faire des expositions à La Touriale s'estompa progressivement ; le marché du livre se modifait gravement, la librairie changea d'orientation, ses responsables n'étaient plus les mêmes personnes. Après avoir travaillé pour la librairie Brahic de la rue Paradis et puis ensuite pour Virgin en compagnie de Claude Galli, Jean Puech prenait la résolution de partager sa vie entre Marseille et les Cévennes. L'une de ses joies fut par la suite d'être le commissaire de plusieurs expositions, notamment lors d'une rétrospective Louis Pons menée au Chateau d'0, près de Montpellier, ainsi que pour une présentation en juillet 2008 d'une partie de la collection d'Anne et Henri Sotta à Bédarieux.

Mela, une peinture sans arrêt recommencée.

Différence et répétition, le 10 décembre 2009, à l'occasion de la réouverture de La Touriale, un nouveau cycle d'expositions fut inauguré. Mela exposa dans le sous-sol de la librairie quinze toiles représentatives de son travail le plus récent. Cet artiste, quelqu'un de très secret et d'extrêmement attachant, est né en juillet 1928 à Marseille. Pour des raisons qui tiennent à sa biographie la plus personnelle, il a rarement exposé ses toiles. Le 10 décembre 1966, lorsque s’inaugurait La Touriale de Jean Puech, en contrepoint par rapport à l'exposition d'Hans Bellmer, trois de ses tableaux étaient accrochés au rez de chaussée de la librairie.

Quelques-uns de ses toiles sont présentes dans des collections régionales, un grand format appartient au fonds du musée Cantini, la conservatrice Marielle Latour avait souhaité son acquisition. Pour les plus récentes années, on se souvient de deux expositions personnelles de Mela programmées par Jean-Pierre Alis chez Athanor en 1989 et 1991, ainsi que d’une présentation menée rue Montgrand, en octobre 1992, dans l’espace Ecureuil de la Caisse d’Epargne.

Légende Mela dans son atelier, novembre 2009.

Mela dans son atelier, novembre 2009.

Rien n'est écrit, rien n'est peint une fois pour toutes. Mela est un aventurier lent et clairvoyant, capable de gratter longuement avec des lames de rasoir, de rehausser, de polir et de recouvrir inlassablement, "jusqu’à l’infini", ses compositions. Se perdre, franchir des portes, affronter le joug, les ressacs, l'oubli, l'inconfort et la disgrâce pour tenter de retrouver une plus fine intensité ... Chacun de ses tableaux se souvient des brèches, des fuites de neige et des laminages qui l’ont précédé. Avec ses souffles, ses lumières, ses acharnements et ses superpositions multiples, cette œuvre fomente de perpétuelles genèses.

Mela a presque toujours vécu en solitaire. Depuis longtemps j'aperçois sur un mur de son atelier du Cours d'Estienne d'Orves un papier griffonné, une citation d'Euripide qui affirme que "l'homme est l'ombre d'un rêve". Sur les hauteurs d'un immeuble du Cours d'Estienne d'Orves, le second atelier qui est son lieu de vie depuis quelques années est beaucoup plus vaste, moins resserré qu'auparavant. Pendant les dernières saisons, Mela a pris l'habitude de quitter sa mezzanine et de se lever très tôt au milieu de la nuit. Son goût pour l'absolu et son refus de la désillusion n'ont pas varié.

L'insomnie n'a pas de rémission, l'aube tarde à venir, les bruits du port se sont atténués, Mela poursuit des séries qui peuvent comporter vingt ou vingt-cinq toiles. Son plus fidèle ami, je l'évoquais plus haut, s'appelait Roger Meyère. Un témoin me raconte que Meyère était lui aussi quelqu'un d'irréductible ; il venait voir son ami Mela tous les vendredi, en début d'après-midi. Roger Meyère avait autrefois publié des livres chez Pierre Jean Oswald et à l'Atelier des Grames. Il avait trouvé une formule parfaitement juste pour définir l'oeuvre de Mela : il disait que ses peintures sont "les métamorphoses du silence".


Alain Paire

La Touriale, 211 Boulevard de la Libération, Marseille. Tél 06.64.95.41.36. Le projet de galerie dont il est question dans cet article n'a pas perduré. On trouve à cette adresse uniquement des livres  anciens et d'occasion.

D'autres renseignements et des photographies à propos de La Touriale dans Des lieux d'exposition à Marseille 1960-1969, publication coordonnée par Shirley Veer, brochure du Laboratoire Art Histoire Marseille, préface de Bernard Plasse.

Pour Jean-Luc Sarré, cf le numéro 19/ 20 de la revue Il Particolare d'Hervé Castanet ainsi que la livraison 184 du Cipm : textes de Nicolas Cendo, Jean-Pierre Cometti, Christian Garcin, Bernard Noël et Jean-Baptiste Para, dessins de Serge Plagnol. Jean-Luc Sarré a publié au  printemps 2010  Autoportrait au père absent aux éditions Le Bruit du temps d'Antoine Jaccottet ainsi que Comme si rien ne pressait, Carnets 1990-2005 chez La Dogana.

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