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Mercredi, 10 Avril 2013 09:22 |
Bram van Velde, Composition, 1970, lavis d'encre de Chine. Coll. part. (photo Alberto Ricci, Paris)
Partout, toujours, en peinture, les affrontements du noir et blanc ont signifié un approfondissement de la relation de l’homme avec le monde, une intensification de la vision. Le peintre, privé des séductions de la couleur, n’a plus d’autres instruments à sa portée que l’encre et le pinceau, la souplesse plus ou moins grande de son poignet, l’injonction de la feuille. C’est comme s’il se jetait à lui-même une sorte de défi duquel dût surgir la vérité de l’os. Face à face physique d’abord, aussitôt métaphysique, auquel tous les plus grands, à un moment ou à un autre, ont souhaité se soumettre parce que c’est pointer du doigt la question : comment obtenir le maximum d’effet avec le minimum de moyens, atteindre le cœur complexe du monde par le plus simple.
Bram van Velde a voulu à son tour répondre à cette exigence dans une série de lavis-vérités apparus dans les années 1968 et 1970. Au bout de son pinceau chargé d’un peu d’ombre, il porte le frémissement intact de la vie, dépouillée de toute tricherie : aussitôt sur la feuille l’espace s’empare de l’esprit. Témoins de cette fusion, ces admirables traits du pinceaux, admirables d’être si familiers, et comme surgis de la source : par moments très vite, très tendus, impénétrables, s’affaissant soudain, acceptant de se laisser traverser, de se laisser lire, faisant alterner la fermeté et l’abandon, brefs ou alanguis, hésitants, fléchissant, presque à bout ou frémissant du plus haut désir. Dans les infinies variations de l’encre, se rencontrent mêlés le proche et le lointain, l’intérieur et l’extérieur. La moindre rupture, arrêt, reprise, faisant entendre le rythme d’une unité complexe, imprévisible, immense, à laquelle l’artiste, étant lui-même conscience et reflet du monde, nuit noire, s’est aveuglément confié.
Extrait du catalogue d’exposition Bram Van Velde. Peintures noires (1895-1981), Cabinet des estampes, Musée d’art et d’histoire, Genève 1989
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Mardi, 09 Avril 2013 19:31 |
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Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) : "Jeanne Dupuis dans la Pic-Pic de son père". La Baule, 1915. © Ministère de la Culture France / AAJHL.
Dés sa plus tendre enfance, Jacques Henri Lartigue, doué d’une sensibilité hors du commun, a voulu se souvenir de tout ce qu’il ressentait. Pour ne rien perdre de cette profusion, il inventa un jeu dont il était le seul à posséder le secret : « j’ouvre les yeux, puis je les ferme, puis je les rouvre, je les écarquille, et hop ! J’attrape l’image avec tout : la lumière l’ombre, le plein et le vide, les couleurs … le vivant qui remue, qui palpite et qui sent. » Malgré tout ce « piège d’œil», comme il l’appelle, ne permet pas à l’enfant réceptif de tout retenir. Mais, depuis quelques années déjà, son père pratiquait en amateur la photographie : c’est donc tout naturellement que cet art d’enregistrer le réel sur plaque sensible se substituera, aux yeux de l’enfant, à cette première tentative d’instrumentaliser la mémoire et de stopper la fuite du temps.
Mais la mémoire n’est pas une entité matérielle bien définie. Labile, lacunaire, elle substitue facilement deux moments l’un à l’autre, superpose plusieurs visages, ou plusieurs lieux, et la plupart du temps ses contours sont flous. Or l’apprenti photographe a une intuition immédiate de cette incertitude foncière qui lie son instrument à la réalité si fuyante de la mémoire : ses premiers clichés restituent de la figure captée une sorte de fantôme et font à tout moment apparaître le sentiment d’une menace rendant les êtres que l’on aime – comme Papa et Maman – sans poids et presque transparents. Les images issues de l’appareil enregistreur témoignent d’une instabilité qui marque inexorablement les objets que l’on vient de toucher, et rendent infiniment peu sûrs les événements auxquels on est en train d’assister.
Jacques Henri Lartigue, Papa et Maman, Pont de l'Arche, 1902 © Ministère de la Culture France / AAJHL.
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Lundi, 08 Avril 2013 15:17 |
Henri Michaux, l’homme de plume, texte de Florian Rodari.
Aussi loin qu'il ait pu s'aventurer - dans ses voyages à l'étranger comme dans le champ de l'esprit -, Henri Michaux est toujours resté un homme de plume. Cela énoncé sans la moindre ironie, il va sans dire : car l'instrument qu'il tint à la main, durant toute sa vie, et dont il fit usage aussi bien pour la relation écrite que pour tracer ses dessins, reste l'un des plus mobiles, l'un des plus audacieux et en même temps l'un des plus précis et sobres que nous ait donné le siècle.
Mais il y a chez Michaux, d'emblée, cela saute aux yeux de celui qui le lit pour la première fois ou découvre au mur une de ses œuvres, une relation essentielle au mouvement qui guide la main, la suspend ou emporte la phrase. Une distance spécifique qui révèle, partout, à tout moment, une écriture, c'est-à-dire un flux et, dans le même temps, la rencontre d'une résistance.
Dans l'acte d'écrire deux faces coexistent. La première, la plus active en apparence (celle en tout cas qui produit la plus grande part de la littérature), est en réalité soumise au discours, et se conforme aux ordres de la pensée, du cœur ou de la mémoire. Mais il en est une autre, certes peu visible, moins connue, qui répond sans le savoir aux mouvements fondamentaux de l'être. Cette part cachée, rebelle à la démonstration logique, mais traductrice des profondeurs, rien n'est fait (ou alors si peu) en Occident pour lui donner loisir de s'épanouir. En revanche, la calligraphie (plus proprement nommée l'art de l'écriture tel qu'on le pratique en Orient, en Chine notamment) distingue davantage ces deux versants, les exploite l'un et l'autre, voire cultive le second aux dépens du premier. Le calme, la fusion admirable que connaît le calligraphe attentif à chaque parcelle de lui-même et du monde - dans le mouvement de son poignet, de tout son corps investi dans l'approche, à travers la ductilité de l'encre, la souplesse du pinceau, la résistance du papier - est inimaginable dans la pratique raisonnante et autoritaire que nous avons chez nous de l'écriture. Il est superflu de rappeler combien cette part sensuelle de la parole transcrite a disparu avec la typographie qui scelle l'écrit dans le silence et la discipline des marges depuis l'invention du plomb. Depuis plus longtemps même, depuis que l'on grave les lois, depuis l'épigraphie latine et les sentences inscrites dans le marbre. A cette volonté farouche d'enrégimenter les mots, de les disposer en ordres, registres, colonnes, lignes, carrés, véritable armée au service de l'esprit rangé, du temps compté, s'oppose l'écriture de sable de l'Orient, sa prodigieuse faculté d'associer en un seul signe l'expressivité du geste et la lointaine résonance d'un sens.
[…]
A intervalles réguliers, au cours de son œuvre de peintre, Michaux s'est adonné à des pages d'écriture, où signes, mouvements, idéogrammes, peu importe leur appellation, affichent une formidable aisance, une liberté de circulation qui paraît sans bornes. Jamais de répétition : une sûreté absolue de la main garantit l'autonomie de chacune de ces formes parentes, mais nullement ressemblantes, cellules-signes où l'énergie musculaire est fonction du temps et de l'encre. Un savoir instinctif du corps, une certitude aveugle de l'espace s'y manifestent à chaque instant ; une extrême concentration favorise l'explosion irrépressible de la main dansant, courant sur la feuille, couvrant son aire. Ici aussi la plume aide à voler.
Extraits du catalogue d’exposition, Henri Michaux, Genève/Musée Rath – Marseille/Musée Cantini, Editions Réunion des Musées Nationaux, Paris 1993
Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67.
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Dimanche, 07 Avril 2013 16:37 |
Rio-Negro, héliogravure.
Balthasar Burkhard, déclics, texte de Florian Rodari
[…] Le grain auquel le photographe accorde tant de soin dans ses clichés ajoute ainsi au trajet fulgurant de l'œil l'appréhension, lente mais apaisante, par les mains, des matières et des formes. Alors que les autres organes des sens sont des orifices étroits, des portes exactement situées et capables de se refermer sur la sensation pour la distiller à l'intérieur, le toucher est répandu partout en désordre à la surface du corps. A la fois gauche et vulnérable, il s'attarde, palpe, érotise la vision, la dote de mille antennes préhensiles d'une grande excitabilité qui captent les émissions échappant au regard: par ces canaux la lumière court à fleur de peau, déclenche le flot des correspondances; le « piqué » de l’image restitue un frisson de vie au sol, une irritation soudaine dans les feuilles, tel battement douloureux au creux d'une fleur, d'un sexe; enfin la prodigieuse précision de l'instantané ébranle peu à peu toute la chaîne des réactions synesthésiques, entraîne celle des résonances et connexions formelles, tandis que cadrages, réglages, distorsions, agrandissements et impressions, détournant les cours ordinaires, déboîtant les mécanismes, font franchir à l'esprit des océans de distance, associant la goutte de l'infusoire aux orbites des plus lointaines planètes, le torse d'un homme aux piliers d'un temple ruiné, et, en cascade, le bois, la pierre, le son, le mat, le moite, la pluie, la bouche, le vent, la femme, le temps, le Japon, soies, corolles, aisselles, nuages, à l'infini.
Tel est le pouvoir de la métaphore. Encore faut-il savoir en user avec sagesse et lui conserver le degré de tension nécessaire et suffisante pour que le saut de signification qu'elle favorise ne lasse point, par la répétition, l'excès d'étrangeté ou le simple attrait pour la trouvaille. Burkhard échappe à ces risques parce qu'il est un vrai poète que plus aucune limite de genres ne borne et que sa poésie naît d'une maîtrise des moyens techniques telle que désormais toute expérience, même la plus intime, lui est entièrement soumise.
Extrait du catalogue d’exposition Balthasar Burkhard, Eloge de l’ombre, Musée Rath, Genève 1997
Maiko, helliogravure.
Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67.
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Dimanche, 07 Avril 2013 15:44 |
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Jacques Hartmann ou les vertiges du lieu commun
N’en déplaise à ceux qui prétendent que l’art du peintre ne saurait échapper désormais aux contaminations de tous ordres que dictent à la sensibilité contemporaine le poids de l’histoire et la dévaluation accélérée à laquelle semble être soumise toute nouvelle image apparue, il existe des œuvres qui maintiennent avec le donné immédiat des sens des relations franches, n’excluant pas pour autant la plus haute exigence spirituelle ; des artistes qui préfèrent le choc de la prose aux savantes figures du mythe, questionnant assidûment ce qui leur fait face, ce qui occupe en permanence le champ de leur regard avant que de céder aux pièges de l’exotisme ou aux méandres de la représentation symbolique. De se frotter à l’évidence des choses n’est pas une tâche moins ardue, faut-il le rappeler, que de se confier aveuglément aux abstractions. Et si, d’un côté, il est parfaitement légitime de penser que tout a été vu en art, que tout a été dit (et qu’un tel état de chose appelle effectivement la conquête de nouveaux territoires), il n’est pas moins vrai que l’on peut également estimer que rien, jamais, n’a été réellement vu, ni dit, de sorte que l’on se trouverait à chaque fois dans la situation d’une absolue nouveauté, et cela même en répétant des motifs familiers, en se servant d’instrument existants, en reprenant les mêmes départs.
A cet égard la démarche de Jacques Hartmann est exemplaire : car elle commence par nous rappeler à l’aide de lieux communs bien sentis (tels la table chargée d’objets, l’atelier encombré, la fenêtre, la rue, le jardin ou le paysage) que n’importe quel point de vue – même à ras de terre – peut favoriser des métamorphoses illimitées du monde. Avec un naturel qui fait figure de paradoxe audacieux de nos jours, il déclare que l’apparente simplicité des thèmes, la médiocre qualité des objets qui forment le prétexte de ses images, ne rejettent en rien l’abondance et la complexité des questions ; il dit qu’il n’est pas nécessaire de sortir loin de chez soi et de recourir aux savantes géométries du concept pour se heurter aux pièges et énigmes les plus ardus du visible, enfin que le spectacle banal sur lequel nous portons notre regard quotidiennement favorise sans doute mieux que tout autre les jeux de l’illusion et de la réalité dont le peintre s’est depuis toujours voulu l’expert.
Nulle nostalgie pourtant dans ce choix de Jacques Hartmann, qui – comme chez bon nombre de ses pairs – évoquerait, par la facture des pâtes, par l’agencement des lumières ou de l’espace, la quête d’un idéal perdu, nul état d’âme non plus, servant à prononcer un réquisitoire contre la force du présent. Le mot à mot que le peintre fait subir dans son approche au donné visuel est si serré que paysages ou objets prétextes perdent en fait au cours de cet examen toutes les références qui n’appartiennent pas en propre à son art. Le motif disparaît ainsi sous nos yeux dans l’admirable variété du trait de crayon, il passe tout entier dans la structure que dessine la pointe, dans l’appel physique de la touche colorée, réalisant cette fusion entre matière et esprit que toute vraie peinture opère inévitablement dès qu’elle s’abandonne, libre et confiante, aux privilèges qui la définissent.
Extraits du catalogue d’exposition Jacques Hartmann. Peintures et dessins, Galerie Berggruen, Paris 1988.
Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67.
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Samedi, 06 Avril 2013 15:31 |
Lavis de Pierre Tal-Coat, collection particulière.
Installé dès le milieu des années quarante sur les lieux mêmes où Cézanne avait aiguisé sa petite sensation, Tal-Coat s'est donné pour tâche de capter sans répit ce moment de l'acte perceptif où la flèche du dehors heurte la rétine de l'observateur et submerge sa sensibilité, instant bref d'avant la désignation, espace étroit où nous sommes saisis du phénomène avant que nous ayons eu le temps de lui fixer un ordre, de lui donner une forme, avant que nous ayons pu le classer selon nos modes inculqués ou notre culture. Faille, abrupt, par où s'engouffre soudain le flux du vivant, nous rendant perméables à la durée et à l'espace. L'attirance pour l'art préhistorique, par exemple, chez cet artiste, n'a pas d'autre raison d'être. L'appréhension du monde sur les parois de Lascaux témoigne d'une vision face au danger, de l'homme nu, sauvage, dans laquelle les limites ne sont jamais prédéterminées, et encore moins acquises, les directions demeurent ouvertes, l'espace courbe, la menace permanente. Tal-Coat est persuadé que l'artiste doit renouer avec une représentation du monde qui ne soit plus mise en spectacle d'une aventure personnelle aux aspects psychologiques plus ou moins complexes mais fusion avec le monde des phénomènes élémentaires, bref un art qui fasse entendre ce qu'Ossip Mandelstam appelait dans son poème «l'axe de la terre, l'axe de la terre», cette totalité du sensible que lui-même s'efforcera au cours des ans d'identifier sous le terme de courbure.
Pourtant le peintre ne s'est jamais leurré: il savait que son désir d'une innocence primitive revenait à traverser les épaisseurs de la mémoire. Cet état d'enfance qu'il revendiquait, et dont il gardait la marque profondément enfouie en lui, Tal-Coat savait qu'il devait travailler à le reconquérir: tous ses efforts, dans l'observation et la recherche de matériaux appropriés, ont visé à partir de ce moment-là à acquérir les moyens de faire réapparaître ce moment du surgissement.
Extrait du catalogue d’exposition Tal-Coat devant l’image, Musée Rath/Genève – Musée d’Interlinden/Colmar, Musée Picasso/Antibes 1997.
Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67.
Sans titre, aquatinte de Pierre Tal-Coat.
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