Walker Evans sans ambages

 

alker Evans 10 Houses and billboards

Houses and billboards in Atlanta, 1936

Dans de très nombreuses photographies de Walker Evans on voit, accumulées, parfois placées bord à bord, des inscriptions de toutes sortes : panneaux de signalisation, affiches publicitaires, grandes et petites, sur papier ou métal, enseignes de magasins... Et l’on sait que le photographe lui-même collectionnait ce type d’inscriptions omniprésentes dans les lieux habités (et s’en emparait, si la chose était possible, après les avoir photographiées). Ce sont autant de signes ouvertement destinés à retenir l’attention, des réclames au sens propre, mais qui s’annulent entre elles, dont l’accumulation détruit la signification ou en suggère une tout autre, étrange, comme des fragments de poèmes : des mots vides dits à personne, et d’autant plus nombreux, semble-t-il, qu’ils voudraient, malgré tout, dire quelque chose. Et quand ils y parviennent, c’est une forme de dérision qui prévaut. Dans une image stupéfiante, qui montre trois immenses billboards collés sur une palissade devant deux maisons en bois exactement semblables, les mots et images qui occupent en sous-œuvre tout l’espace se substituent à la vie réelle, qui serait absente ou quasi invisible si elle n’était suggérée par les petits rideaux d’une fenêtre, qui parlent d’un intérieur bien tenu, d’un foyer, quand l’une des affiches annonce un film avec la belle Carole Lombard, Love before breakfast, tout un programme. Cette profusion de signes pour dénoncer les signes – comme les vues prises par Walker Evans de voitures accidentées ou hors d’usage entassées à l’abandon dans des casses, ou l’absurde multitude des Baigneurs sur la plage de Coney Island, à New York – révèle une perception inquiète d’un monde « encombré », mais sans indignation ni colère, sans même le rêve que l’on pourrait en déduire d’un retour à la nature, laquelle est presque entièrement absente de l’œuvre du photographe1.

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"Paterson" de Jim Jarmush : un film sur la poésie

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Très peu de cinéastes, et c’est sans doute heureux, ont cherché à donner une représentation ou une idée de la poésie, sinon, mais indirectement, à travers les figures plus ou moins mythifiées de grands poètes comme Villon, Verlaine ou Rimbaud – et il s’agissait toujours moins de la poésie que de leurs vies agitées, propres à retenir aisément l’attention. En 2016, avec Paterson, Jim Jarmusch aborde le sujet de plein front et c’est une véritable surprise ; aussi bien prend-il la précaution élémentaire d’inventer (même si le film est aussi un hommage à William Carlos Williams, qui a vécu à Paterson) un personnage dont la vie, tout au moins ce que nous en voyons au cours de la semaine que dure l’action du film, est d’une remarquable banalité.

On ne saurait mieux saper l’image rebattue du poète inspiré : ce personnage, Paterson, est chauffeur d’autobus et semble assez satisfait de son sort. Il se lève chaque jour, sauf le week-end, vers six heures et demie, fait sa journée de travail, rentre chez lui, embrasse sa compagne Laura, va promener son petit bouledogue Marvin puis prendre une bière dans un bistro proche, avant de retourner chez lui. Il est encore jeune, sans révolte, tout à fait heureux en ménage, simplement rêveur ; sa seule originalité est qu’il ne cesse d’écrire, quand il a un moment, des poèmes dans un carnet. Dans un film « normal », on s’attendrait à quelques excès, à quelque conflit ou tromperie entre les époux, au moins à quelque drame souterrain sur le point d’éclater, enfin à quelque chose de propre à inspirer Paterson puisqu’il est poète, mais non, rien de tout cela et le cinéaste prend bien soin de montrer ce qu’il y a de répétitif dans sa vie d’employé, en reprenant presque exactement les mêmes plans qui le montrent chaque jour quittant sa maison puis y revenant. Quelques notes d’humour évitent l’effet d’ennui qui menacerait : ainsi le fait qu’il redresse chaque soir le petit pilier qui supporte sa boîte aux lettres, régulièrement repoussé par son chien.

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Quant aux poèmes composés et dits par Paterson (et qui s’écrivent en même temps en surimpression sur l’image), ils sont d’une grande simplicité, en tout cas dépourvus de toute envolée ou prétention lyrique. On les doit à un poète de l’École dite "de New York", Ron Padgett, né en 1942. Voici le début du premier, un Poème d’amour, dit au commencement du film :

« We have plenty of matches in our house / We keep them on hand always /Currently our favorite brand is Ohio Blue Tip,/ though we used to prefer Diamond Brand. »

(« Nous avons plein d’allumettes à la maison /Nous les gardons toujours à portée de main /En ce moment, notre marque favorite est Ohio Blue Tip /alors que nous ne jurions que par Diamond Brand. »)

Là encore, la volonté du cinéaste paraît de ne pas donner de la poésie une image grandiloquente, si fréquente en Europe, d’en proposer une vision simple, en rapport avec la vie quotidienne –mais nullement de l’abaisser ou la remettre en cause. Dans le film, Paterson rencontre sur son chemin une petite fille qui, comme lui, écrit des poèmes dans un carnet et lui en lit un, qu’il apprécie et se répète aussitôt. La poésie apparaît comme un rapport rêveur à la réalité, étranger à toute forme d’exaltation ou de possession, qu’illustre un autre personnage du film, un amoureux transi qui finit par menacer sa bien-aimée d’un révolver factice. On pourrait croire que Jarmusch fait discrètement ici le procès des passions, de tout rapport au monde intégrant de la violence avec plus ou moins de complaisance. Même, et c’est surprenant aujourd’hui, la relation amoureuse de Peterson paraît singulièrement tranquille, sans aucune scène érotique emportée.

Très étrange est le thème de la gémellité, plusieurs fois indiqué dans le film, avec une certaine insistance. Au tout début, Laura dit qu’elle a rêvé avoir des jumeaux ; le patron du bar où va Paterson joue aux échecs contre lui-même ; dans la rue, Paterson croise deux jumeaux d’un certain âge, puis, de son autobus, il voit deux petites filles jumelles traverser un carrefour, puis, lors d’un voyage, deux autres petites filles jumelles sont assises au premier rang de l’autobus, puis la jeune fille poète lui dit avoir une sœur jumelle ; dans le bar, il rencontre deux jumeaux joueurs de billard. Sans doute ce thème ne fait-il qu’accentuer celui de la répétition, déjà sensible dans le nom Paterson, qui est à la fois celui de la ville où l’histoire a lieu, dans le New Jersey, et celui de son « héros ». Tout au long de la durée du film, soit une semaine entière (qui est comme la métaphore d’une vie), les jours passent sans que rien ne change, lentement, et beaucoup de plans du film se répètent, ainsi quand Paterson se rend, la nuit venue, dans le bar dont l’extérieur est toujours montré de la même façon, avec les mêmes lumières, et il fait toujours les mêmes gestes pour attacher son chien avant d’entrer. Le seul événement considérable est la destruction du carnet de poèmes par le chien, mais ce carnet va lui-même être vite remplacé, offert par un Japonais de passage, rencontré par hasard, et qui est sans doute un double de Paterson, comme semblent curieusement l’indiquer ses deux doigts liés par deux pansements, bien visibles quand il serre la main de celui-ci. Répétition encore quand il se retourne pour lui dire « Ah ! Ah ! » en signe d’adieu, au moment où il s’éloigne et va disparaître, reprenant les interjections qu’il a employées quand il a compris que Paterson était poète, comme lui. Et c’est la fin de l’histoire.

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En fait, discrètement, Jarmusch donne à son film un caractère onirique, par les multiples reflets mêlés des vitres de l’autobus et des vitrines des magasins qu’il croise, par la frêle ombre noire de Paterson venant se fondre et se perdre dans la grande ombre noire des bâtiments, quand il traverse à pied des passages couverts, et, last but not least, par la musique lancinante du groupe Sqürl (dont le cinéaste fait partie). L’imagination d’une sorte d’enfer paisible peut se faire jour. En évitant d’entrer dans de lourdes interprétations, le film laisse une impression ambiguë : faut-il comprendre que la poésie reste à côté du monde, un peu comme Paterson assis sur un banc, simplement absorbé par la contemplation des Great Falls de sa ville natale, ou bien qu’elle est essentielle, qu’elle seule permet véritablement de vivre et d’aimer, de ne pas être dévoré par la répétition des jours, le passage du temps ?

Alain Madeleine-Perdrillat, mai 2017

Paterson, film de Jim Jarmusch, 2016, 118 minutes Les deux principaux acteurs sont : Adam Driver, dans le rôle de Paterson, Golshifteh Farahani, dans le rôle de Laura.

Production :Amazon Studios, Animal Kingdom, Inkjet Productions, K5 Film, Le Pacte. Le DVD existe, publié par la société de distribution Le Pacte.

Simples pensées à propos de "Pensées simples" de Gérard Macé

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Les livres composés de notes plus ou moins longues sont agréables à lire : on ne s’y sent pas astreint à suivre les intrigues languissantes de certains romans ou les démonstrations balourdes de beaucoup d’essais. L’esprit de légèreté y règne, on y saute du coq à l’âne sans culpabilité, sinon peut-être celle d’une trop grande facilité, pour le lecteur bien sûr, mais aussi pour l’auteur. S’il n’est pas sûr que toutes les remarques et réflexions que nous inspirent les événements de notre temps, nos rencontres, nos lectures, les spectacles auxquels nous assistons, soient d’un grand intérêt, tout au moins n’ont-elles guère de prétentions, ne visent-elles pas à convaincre à toute force et acceptent-elles aisément un oubli immédiat. En fait, la lecture de ces livres, par sa discontinuité, s’assimile un peu à celle du journal, à ces deux grandes différences près qu’au contraire de celui-ci, ils ne sont pas attachés à l’actualité, ce qui en soi est déjà reposant, et sont l’œuvre d’une seule et même personne, dont on se plaît, consciemment ou non, à pénétrer l’esprit, à comprendre les goûts – soit à découvrir, parmi les multiples notations, des similitudes et donc une unité. Outre le fait qu’on y grappille toutes sortes d’informations qui ouvrent l’horizon souvent trop resserré de la littérature.

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À PROPOS DE VALENTIN DE BOULOGNE (Exposition "Valentin de Boulogne. Réinventer Caravage", Paris, musée du Louvre, 22 février-22 mai 2017)

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Valentin de Boulogne, Les quatre âges de l'homme, vers 1627-1629, huile sur toile, 96 x134 cm, Londres, The National Gallery

On sait depuis peu que Valentin se trouvait à Rome dès 1614 (et peut-être même avant cette date), soit quatre ans après la mort de Caravage et une dizaine d’années avant que Poussin ne s’y installe. C’est donc un jeune homme de vingt trois ans qui s’y retrouve en pleine mode caravagesque, illustrée notamment par Bartolomeo Manfredi. On sait aussi qu’à partir de 1620 (et peut-être plus tôt) il habitait dans la paroisse de Santa Maria del Popolo, où il pouvait donc voir tout à loisir les deux œuvres de Caravage installées dans la chapelle de l’église du même nom, La crucifixion de saint Pierre et l’extraordinaire Conversion de saint Paul. On imagine aisément que le nom du maître disparu dans des circonstances dramatiques à Porto Ercole était encore sur toutes les lèvres, non moins que ceux des frères Annibale et Agosino Carracci, qui s’employaient alors à achever le grandiose décor de la galerie Farnèse. Pourtant, s’il semble que Valentin ne s’intéressa guère à celle-ci, ce qui déjà paraît très révélateur, on ne saurait dire qu’il mit servilement ses pas dans ceux de Caravage, auquel il n’emprunte au fond que certains « procédés » (la représentation de scènes nocturnes, sans décor, vues de près) et une part réduite de son répertoire. En effet, hormis ceux de la Vocation de saint Matthieu, à Saint-Louis-des-Français, on ne connaît qu’une seule représentation de joueurs de cartes par Caravage (les Tricheurs du Kimbell Art Museum, à Fort Worth, au Texas, et leur reprise dans la collection Denis Mahon), qui de même n’a jamais peint que deux fois une Diseuse de bonne aventure (celle du Louvre et celle du musée du Capitole, à Rome). Sans trop s’avancer, on peut penser que la dimension proprement spirituelle, l’inquiétude religieuse, fut pour Caravage d’une tout autre importance que l’apologue moral ou la chronique de mœurs. Et c’est à Manfredi, l’auteur de plusieurs scènes de tavernes avec tricheurs, ivrognes, cartomanciennes, filles de joie et autres personnages pittoresques que Valentin emprunte son vocabulaire. On peut penser aussi que, pour un jeune peintre, ce genre de représentations ouvraient tout de suite un marché plus accessible que celui des grandes images religieuses.

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