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L’exposition "Les Bas-fonds du baroque" au Petit Palais – musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris PDF Envoyer
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Mardi, 17 Mars 2015 14:51

Encor_Valentin

Valentin de Boulogne, Le Concert au bas-relief, vers 1620-1625, huile sur toile, 173 x 214 cm, Paris, musée du Louvre.

Du 13 février au 15 avril 1974 fut présentée à Paris, au Grand Palais, l’exposition Valentin et les Caravagesques français, qui avait été précédemment présentée à Rome, à la Villa Médicis, du 15 novembre 1973 au 20 janvier 1974. Les commissaires en étaient Jean-Pierre Cuzin et Arnauld Brejon de Lavergnée, pensionnaires de la Villa. Même si elle connut une fréquentation réduite (environ 32 000 visiteurs), très inférieure à celle des grandes « rétrospectives » d’aujourd’hui, l’exposition connut un vrai succès d’estime et son catalogue, préfacé par Jacques Thuillier, demeure un ouvrage fondamental sur le sujet. Pour ma part, je me souviens bien de l’élégance de l’accrochage, d’où procédait une atmosphère de mystère et de poésie, soulignée par une discrète musique de luth, – une atmosphère au fond assez étrangère, sinon à la violence, du moins à la tension souvent exacerbée des tableaux de Caravage. C’était aussi la révélation non pas d’un épigone ou d’un suiveur besogneux, mais d’un grand peintre, Valentin de Boulogne, dont les œuvres n’étaient alors guère mises en valeur dans les musées.

 

Aujourd’hui, quarante ans plus tard donc, c’est le même cheminement qui conduit à Paris, au Petit Palais, l’exposition Les Bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère d’abord présentée à la Villa Médicis (du 7 octobre 2014 au 18 janvier 2015). Mais cette fois il ne s’agit plus de révéler au public un groupe de peintres – et notamment l’un d’eux – qui, depuis lors, ont été remis à l’honneur et sérieusement étudiés : le propos est d’évoquer le milieu très particulier où ils semblent s’être complus. Aussi l’approche est-elle, d’une part, plus historique et sociologique, dans la mesure où il s’agit de montrer et de faire comprendre ce qui s’apparente à un phénomène de groupe ; d’autre part, plus large parce qu’internationale, avec des œuvres de peintres hollandais (Honthorst, Van Laer, Baburen) et flamands (Rombouts, Miel), à côté de celles d’artistes français (Vouet, Tournier, Valentin… ) et italiens (Manfredi, Caroselli), et de l’Espagnol Ribera.

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Antonin Artaud, Walter Benjamin, André Breton, Germain Nouveau, Simone Weil, La Pietà de Pourrières, des films de huit minutes sur la chaîne Mativi-Marseille PDF Envoyer
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Vendredi, 13 Mars 2015 16:20

 

Mendiant

Une image de Germain Nouveau, poète et mendiant, 1851-1920.

Six chroniques de sept ou huit minutes, réalisées avec François Mouren-Provensal, des films diffusés sur la chaîne Mativi-Marseille à propos du passage des écrivains et de la littérature en région sud. L'ensemble de ces films a été projeté mercredi 14 janvier 2015,  à la Bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence en salle Armand Lunel, invitation de la Fondation Saint-John Perse.

Sur ce lienAntonin Artaud à Marseille. Né à Marseille en 1896, il fait de fréquents retours dans sa ville natale jusqu'en 1928. Cette chronique explore quelques-uns des lieux de sa trajectoire : son premier domicile , 15 rue des frères Carasso, le collège du Sacré Coeur de la rue Barthélemy où il effectue sa scolarité, les quais de la Joliette et l'exposition Coloniale de 1922 où il aperçoit des danseuses Balinaises. Artaud publie des textes dans deux revues implantées à Marseille, La Criée et Les Cahiers du Sud, grâce aux animateurs de ces revues, Léon Franc et André Gaillard. D'autres renseignements sur ce lien.

Sur ce lien, André Breton / Villa Air Bel. Breton fait séjour à Marseille à compter d'octobre 1940. Il rejoint l'équipe de Varian Fry et Victor Serge qui ont élu domicile à la Villa Air Bel. Il quittera le Vieux Port à bord du Capitaine Paul Lemerle, le 24 mars 1941. La Villa Air Bel a été squattée et puis détruite au début des années 80 : ses uniques vestiges, ce sont un jardin d'herbes folles et les deux piliers de la porte d'entrée. 


Le film évoque la compagne de Breton, Jacqueline Lamba et l'action de Varian Fry que Victor Serge définit comme le tout début de la Résistance en France. Des images d'archives situent le passage en décembre 1940 du Maréchal Pétain ainsi que le trajet du tramway qui permettait, depuis la gare de Noailles, de rejoindre en 30 minutes la Villa Air Bel où  fut inventé "le Jeu de Marseille". Sur le quai du Vieux Port, on retrouve le café du Brûleur de loups, lieu de ralliement des surréalistes et des membres de la coopérative des Croque-Fruits. Sur le bateau qui l'emmène vers la Martinique et les Etats-Unis, André Breton se lie d'amitié avec Claude Lévi-Strauss.

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Yanahaira Isaku, l'ami japonais de Giacometti PDF Envoyer
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Jeudi, 12 Mars 2015 20:34

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A propos du livre édité chez Allia, Avec Giacometti par Yanahaira Isakuune note de lecture publiée le 19 novembre 2014, chez Poezibao.

 

Plusieurs des textes inspirés par le souvenir de Giacometti ont façonné des livres rigoureusement fascinants. Je ne cesserai pas de relire L'Atelier d'Alberto Giacometti décrit par Jean Genet (éd. L'Arbalète, 1958) ou bien Un Portrait par Giacometti, le maître-livre de James Lord (éd. Gallimard, 1991). J'attends beaucoup d'un travail que préparent André Dimanche et Jean-Christophe Bailly, une écriture et une iconographie qui mûrissent depuis plus de quatre ans. À propos de cet ouvrage - il verra le jour, sa parution est sans cesse reportée - André Dimanche m'explique qu'il sera principalement question du "musée imaginaire" et des réflexions que brassait l'artiste, entre autres l'amour immodéré que Giacometti éprouvait pour la peinture de l'ancienne Égypte, pour Jacques Callot ou bien pour Eugène Carrière. 

Un livre essentiel faisait défaut pour mieux appréhender l'atmosphère de dépossession, l'obstination et le courage d'Alberto Giacometti : très peu de personnes avaient pu prendre connaissance du recueil des souvenirs transcrits par Yanaihara Isaku (1918-1989). Imposants, pour ainsi dire compacts, lisses et impénétrables, la silhouette et le visage énigmatiques de ce jeune philosophe japonais avaient pendant de très difficiles saisons, simultanément passionné et désespéré Giacometti : il échoua souvent lorsqu'il tenta de restituer sur ses toiles ou bien à partir de la glaise l'altérité de son ami. Issues de cette aventure, peu d'œuvres, quelques peintures et des sculptures ont été conservées, pour la plupart en collections privées : le grand portrait que détient le Centre Georges Pompidou est une rareté. On estime que pendant le cours des années 1956-1961, Yanaihara posa devant Alberto plus de deux cent trente fois. Epuisantes, leurs séances de travail débutaient généralement à deux heures de l'après-midi et s'achevaient tard dans la nuit. Sans trêve ni répit, ces séquences vécues dans l'atelier de la rue Hippolyte-Maindron exigeaient de la part du modèle et de l'artiste une infinie patience, une immense disponibilité.

 

L'estime et l'amitié qui unissaient Alberto et Yanaihara étaient bouleversantes, les intrications de leurs vies les plus privées sont mystérieuses. Ils étaient devenus inséparables. Dans les dernières pages de son livre, le chroniqueur achève de révéler une aura à la fois proche et terriblement révolue, quelques-unes des plus émouvantes images de l'après-guerre : "qui s'est promené la nuit à deux heures ou quatre heures du matin a certainement aperçu, chaque nuit, au coin d'un restaurant ou au fond d'un bar, la silhouette écrasée de fatigue et néanmoins sublimement libre d'un sculpteur suisse et celle, non moins écrasée de fatigue, d'un Japonais ivre de fréquenter son ami le sculpteur".

 

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Simone Weil à Marseille. 8, rue des Catalans : "L'écart et la présence". PDF Envoyer
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Jeudi, 05 Février 2015 14:53

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On trouve sur la chaine Mativi-Marseille, un petit film de sept minutes, sur ce lien,  à propos de Simone Weil à Marseille.


Simone Weil et ses parents décidèrent de prendre location. L'immeuble qu'ils avaient choisi d'habiter fut construit en 1931. Il porte sur son fronton sa date d'inauguration, on aperçoit immanquablement son bloc en face de l'anse et de la plage des Catalans. On peut y accéder par d'autres entrées, par la rue de Suez ou bien par la rue Papety. L'entrée principale qui permettait de rejoindre leur appartement, est proche du front de mer : 8, rue des Catalans.


Ces trois personnes - Selma et André Weil, leur fille Simone - avaient quitté Paris le 13 juin 1940. Ils étaient passés par Nevers, Vichy et Toulouse avant de rejoindre pendant la première quinzaine de septembre  le Vieux Port à partir duquel ils imaginaient pouvoir partir vers New York. Ils avaient tout d'abord pris pension du côté de Mazargues, à l'Hôtel des Palmiers. L'environnement de cette première adresse relevait de l'exode et des souffrances de l'immigration. Entre Baumettes et Mazargues, un camp précaire, les prémices du Grand Arénas enfermaient des travailleurs indochinois. Simone Weil s'en préoccupa gravement ; elle donnait à ceux qu'elle rencontrait des vêtements, de la nourriture et des tickets d'alimentation.

En novembre 1940, Selma et André Weil  trouvent à louer un appartement dans cet immeuble du quartier des Catalans. Une dizaine d'étages si l'on compte les élévations du toit-terrasse, une vue inoubliable sur les Iles du Frioul. Le centre ville de Marseille n'est pas éloigné, les tramways facilitent les allées et venues. Marchant d'un bon pas, on est à vingt minutes de la Canebière.

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Le loyer était relativement élevé. Ses parents prirent soin de ne pas divulguer son montant. Sans cette précaution, leur fille n'aurait jamais accepté d'y prendre chambre. Sa vie quotidienne s'en trouva transformée. Simone Weil habita cet espace pendant seize mois, jusqu'au moment de son embarquement en direction du Maroc, sur le paquebot Le Maréchal Lyautey, le 14 mai 1942. Dans les Cahiers qu'elle rédige, à côté de réflexions sur la théorie des quantas et la religion, sans rupture ni transition par rapport à des notes à propos de l'Occitanie, de la Grèce ou bien de la Bhagavad Gita, elle évoque fréquemment les joies toutes simples que procurent la lumière et les flots de la Méditerranée. 
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L'exposition Les Cahiers dessinés à la Halle Saint Pierre à Paris PDF Envoyer
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Jeudi, 05 Février 2015 12:25
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Frédéric Pajak, sans titre, encre de Chine sur papier, 29, 7 x 21 cm. 2014.

Au pied des grands escaliers qui conduisent au Sacré-Cœur, la Halle Saint-Pierre, qui fut longtemps un marché, présente depuis vingt ans de remarquables expositions qui s’intéressent en particulier à toutes les formes de ce que l’on peut appeler l’art singulier (art naïf, art brut, « outsider art », etc.), mais pas seulement : ainsi, entre septembre 2007 et mars 2008, c’est là que l’on put voir une exposition sur ce héros méconnu que fut Varian Fry. Aujourd’hui, depuis le 21 janvier et jusqu’au 14 août prochain, la Halle rend hommage à la collection Les Cahiers dessinés publiée depuis 2002 sous la direction de Frédéric Pajak (qui est le commissaire de l’exposition).


Il faut rappeler qu’en novembre 2012, une très brève exposition François Aubrun, présentée par la galerie Topographie de l’art, dans le Marais, avait célébré le dixième anniversaire de  cette collection. Cette fois, étant donné que l’exposition présente des œuvres de 67 artistes et que, d’une part, elle ne cherche aucunement à les relier par autre chose que le fait qu’ils ont tous beaucoup dessiné et, pour nombre d’entre eux, seulement dessiné, et que, d’autre part, elle ne procède qu’à quelques rapprochements qui s’imposent (Alechinsky près de Christian Dotremont, par exemple), on s’attend à une grande diversité. Et cette diversité est telle en effet qu’elle peut paraître déconcertante. Mais, en observant dès l’entrée que, dans un même espace, se côtoient des dessins de Victor Hugo (d’ailleurs trop peu nombreux) et de Chaval, de Vallotton et de Topor, de Bruno Schulz et de Saul Steinberg, etc., non loin de dessins abstraits (comme ceux de François Aubrun, de Lin Wei-Hsuan ou de Francine Simonin), on se dit que cette impression a été voulue, volontairement recherchée, ne serait-ce que pour rendre fidèlement compte de la diversité des livres de la collection. Une impression donc de variété infinie, et avec elle la certitude que le dessin – peut-être davantage que la peinture, mais à l’instar de l’écriture – peut tout, tout dire. Encore faut-il ajouter que le mot « dessin » est pris ici dans un sens extensif puisque la peinture acrylique n’est pas absente de certaines œuvres présentées (de Kiki Smith,  d’Alechinsky et de Jean Scheurer notamment).


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Marcel Bascoulard, Le chevet de la cathédrale de Bourges, 1945, encre sur papier, 23 x 35 cm.


Une découverte majeure au cœur de l’exposition : Marcel Bascoulard (1913-1978), auquel la collection Les Cahiers dessinés vient aussi de consacrer un important volume écrit par Patrick Martinat et très bien illustré (Bascoulard. Dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée). Une dizaine de dessins de cet homme étrange, au destin tragique – il meurt assassiné, comme son père l’avait été – sont présentés, qui s’attachent tous à montrer fidèlement et précisément, à l’encre et au lavis, avec parfois un peu de couleur passée au crayon, la ville de Bourges, ses rues, sa cathédrale et sa campagne proche, mais sans qu’aucune figure n’y paraisse jamais. Le trait de ces dessins est net, et, dirait-on, immédiat, sans hésitation, et leur composition simple, avec presque toujours un goût marqué pour des perspectives claires (on suit des yeux un chemin qui s’éloigne, ou, de profil, l’enfilade des arcs-boutants de la cathédrale… ). Il y a dans cet art une fermeté, presque une fixité, et un caractère intemporel qui d’emblée séduisent et surprennent, – et l’on se prend à penser que l’artiste y a inventé merveilleusement une sérénité, créé un  équilibre que la vie, la simple vie, ne lui avaient pas donnés.

Comme il serait évidemment impossible (ou terriblement sommaire et ennuyeux) de rendre compte des œuvres de tous les artistes de l’exposition, il faut se résoudre à n’être que subjectif et ne se fier qu’à sa mémoire, malgré la certitude d’en oublier alors qui mériteraient aussi une grande attention. Je n’évoquerai donc ici que quelques uns de ces artistes, ceux auxquels j’ai « naturellement » repensé juste après avoir quitté la Halle ou les jours suivants, et dont j’ai voulu revoir les œuvres. Mais je dois préciser que j’ai volontairement écarté les noms déjà célèbres.

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Bruno Schulz, Légende éternelle, l'idéal, vers 1922, cliché verre sur papier , 17,5 x 11,5 cm.


Proches de l’entrée sont présentées plusieurs œuvres de Bruno Schulz (1892-1942), écrivain et dessinateur polonais assassiné en pleine rue par les nazis ; hormis deux crayons, dont l’un est un Autoportrait, il s’agit de clichés-verre, cette rare technique pratiquée notamment par Corot, Millet et (mais une seule fois) Delacroix. L’artiste retrace ici d’assez précises rêveries érotiques où les hommes semblent toujours les idolâtres infantilisés de femmes inaccessibles, dont les pieds constituent tout l’objet de leur fantasme, - et les pieds nus de ces dames se laissent complaisamment admirer ou se pressent sur la nuque ou le visage de leurs adorateurs sans doute extasiés. Le trait et le caractère très onirique de ces scènes curieusement théâtralisées évoquent parfois Goya (en particulier dans une œuvre plus inquiétante, intitulée Eunuques et étalons), en y ajoutant un certain parfum fin-de-siècle.


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Laure Pigeon, Pierre, 1956, encre bleue, 65 x 50 cm, Lausanne, collection de l'Art brut.


Les encres bleues sur papier d’une adepte du spiritisme, Laure Pigeon (1882-1965), révèlent un sens décoratif aigu, qui se rattache à l’évidence à l’Art nouveau de Mucha ou de Guimard : on imagine aisément que cette artiste solitaire aurait pu concevoir de belles reliures ou devenir une excellente affichiste, d’autant plus que des élégantes formes végétales qu’elle trace sortent parfois, comme de mystérieux envois, les lettres de prénoms – ici Pierre ; ailleurs, liés, Lili, Adèle et Pierre à nouveau ; ailleurs encore, peut-être le nom d’Utrillo – et ces mots ajoutés rapidement à la pointe du pinceau, à la fois significatifs et ornementaux, ne sont au fond guère éloignés des logogrammes de Christian Dotremont, à cette différence toutefois qu’ils semblent, eux, s’échapper du motif et disparaissent quand celui-ci devient envahissant, alors que les mots de Dotremont occupent souverainement les pages qui les accueillent.


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Edmond Quinche, Couple, 1975, mine d'argent, 23,5 x 17 cm

Toujours au rez-de-chaussée de l’exposition, quoique discrètes par leurs tailles et leurs teintes sombres, les œuvres de l’artiste suisse Edmond Quinche (né en 1942) retiennent l’attention dès lors qu’on les approche car dans nombre d’entre elles, qui de loin paraissaient abstraites, se distinguent bientôt des formes, incertaines mais réelles : un visage, un oiseau, une silhouette… C’est d’ailleurs une forte leçon de cette exposition de montrer à quel point est perméable – ou inexistante ! – la frontière entre la figuration et la non-figuration ; plus précisément même, on voit ici et là comment la figure (ou le motif) n’est pas toujours la donnée ou l’évidence première, comment elle naît souvent de la non-figure, du désordre ou du chaos de lignes qui semblent tendre naturellement à trouver ou retrouver les formes du monde. Et, dans ces petites œuvres qui n’excèdent guère quinze ou vingt centimètres de haut, l‘image fréquente de l’aile d’oiseau confirme cette aspiration.

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Pascale Hémery, Suite indienne : le trafic, 2013, fusain sur papier, 104 x 63 cm.

À l’étage, avec trois grands fusains exécutés du haut de terrasses, sur des toits, Pascale Hémery (née en 1965) plonge littéralement son regard dans des rues de très grandes villes, Udaipur et New York, et l’on comprend tout de suite son intérêt pour l’entremêlement des lignes, qu’il s’agisse de l’invraisemblable réseau de poteaux et de fils électriques et téléphoniques qui traverse anarchiquement la ville indienne, ou des longues verticales sévères des buildings américains. Il y a là un vertige et une sorte de défi, en même temps. Que faire avec ces espaces confus ou trop rationnels, découpés au hasard ou tirés au cordeau ? Comment imposer aux uns une unité, sans du tout les simplifier, et restituer la beauté singulière des autres, sans négliger leur démesure ? Dans les deux feuilles de la Suite indienne, l’artiste y parvient par la lumière, en suscitant des zones claires, mystérieusement rayonnantes.


Parmi de nombreuses œuvres de dessinateurs de presse, on découvre avec surprise plusieurs lavis tardifs de Tetsu (1913-2008) : simplement des bustes d’hommes et de femmes sortant de l’ombre, comme s’ils se trouvaient assis dans le compartiment obscur  d’un train (il y a une sorte de « fenêtre » à droite ou à gauche, en fait un rectangle laissé blanc qui indique d’où vient la lumière) et qu’un autre voyageur en face d’eux, l’artiste, les avait observés. Leur expression est fixe et peu amène, leurs yeux sont de petites taches noires comme leurs bouches de gros traits noirs, et l’on sent tout de suite en eux l’usure de l’âge et la lassitude des villes, à l’heure de fermeture des bureaux. L’exécution, très enlevée, ne s’attardant à aucun détail (hormis la cravate des hommes), et la dureté de la lumière imposent d’emblée ces visages sans charme. Que l’on dirait tracés en hâte par un Daumier de notre temps.


Je n’ai donc fait ici que citer les œuvres qui m’ont le plus frappé, mais voilà que d‘autres me reviennent maintenant en mémoire, celles de Raphaël Lonné et de Stéphane Mandelbaum, de James Castel et de Joël Person, d’autres encore, qui réclament à leur tour des regards plus attentifs et quelques mots de reconnaissance. On peut dire qu’en cela, par son étendue et sa diversité, l’exposition atteint parfaitement son but. Il me semble en effet qu’elle vise et parvient à démontrer librement – sans chercher à imposer des catégories ou des classements, et bien sûr sans souci d’exhaustivité (aucun dessin de Giacometti par exemple, quand Les Cahiers dessinés ont réédité son magnifique Paris sans fin) – la persistance et la belle vitalité d’une pratique que la peinture, la photographie ou, aujourd’hui, les installations et la vidéo, en occupant quasiment tout le devant de la scène, font parfois oublier ou négliger. Et ce faisant elle rappelle utilement que le dessin fut à l’origine (depuis Lascaux, le dessinateur Pascal le rappelait dans Le Cahier dessiné, la revue qui accompagne la collection) et reste à la base de presque toutes les créations plastiques.


Les Cahiers dessinés, exposition à la Halle Saint-Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris (métro Anvers), jusqu’au 14 août 2015. L’exposition est accompagnée par un fort volume de 432 pages constituant le n° 10 de la revue Le Cahier dessiné.
 
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