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Jean Planque
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Dimanche, 12 Mai 2013 21:42 |
"Environs d'Aix", aquarelle et mine de plomb, 48 x 59 cm, collection Jean Planque.
En accueillant pour plusieurs années la collection Jean Planque, le musée Granet s’est notamment enrichi de deux aquarelles de Cézanne. Si l’on ne peut négliger la part du hasard dans le fait que le collectionneur ait pu les acquérir, il se trouve que ce hasard fut très heureux car leur rapprochement fait sens en ce qu’il aide à comprendre la façon de travailler du peintre et, plus précisément, révèle une tension latente dans son œuvre. D’autant mieux que les deux feuilles sont contemporaines et appartiennent aux dernières années de la carrière de Cézanne, celles où il porte son art à son plus haut niveau : la Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves est en effet vaguement datée 1901-1906 par John Rewald, et Environs d’Aix un peu moins vaguement, vers 1902, par le même auteur[1].
Frappante dans cette dernière aquarelle est le grand mouvement courbe entraînant les petits éléments représentés – maisons, arbres et murs – autour d’un vide, sur lequel une ellipse assez régulière se refermerait si elle n’était rompue en haut par deux ouvertures : un schéma si visible, si ostensible même, que l’on peut croire que c’est lui qui a surtout intéressé le peintre, que ce serait lui le vrai motif de l’aquarelle. À bien considérer celle-ci, on perçoit que ce schéma compositionnel retient d’une certaine façon des éléments qui, sans lui, resteraient éparpillés ou, poussés par une force centrifuge, seraient rejetés vers l’extérieur, de sorte que le point nodal de l’œuvre se trouve dans le vide que ces éléments entourent, une sorte de pivot invisible jouant un rôle d’unification comparable à celui du point de fuite dans la peinture ancienne.
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Jean Planque
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Samedi, 11 Mai 2013 05:48 |
Au musée Granet, été 2011, une sculpture de Kosta Alex et une gouache-collage de Jean Dubuffet, "Continuum de ville".
Alain Paire. A quel moment de ta vie as-tu fait la rencontre de Jean Planque ? Comment s'est nouée votre amitié ? Quelles sont les qualités de ce personnage qui te sont immédiatement apparues ?
Florian Rodari. J’ai fait la connaissance de Jean Planque au milieu des années quatre-vingt. En 1983, j’avais rencontré sa nièce, Maryam Ansari, qui depuis est devenue ma femme. C’est elle qui, la première, m’a parlé de Jean et de sa collection. Elle-même connaissait bien les tableaux qui la composaient car elle en avait exposé plusieurs dans la galerie qu’elle dirigeait à Genève, puis à Téhéran où elle organisait dans les années 70 des expositions à l’aide de tableaux appartenant à Jean ou provenant de la Galerie Beyeler. A ma première visite je fus impressionné d’abord par la qualité des dessins, les deux Cézanne, le Degas, la sanguine de Renoir, les Klee, les petits Tobey, le pastel de Picasso … Ma formation de conservateur d’œuvres sur papier, sans doute ! Je le lui ai dit et je pense que le fait de lui parler d’abord d’œuvres plus intimes que les grands Picasso ou les Dubuffet a pu le toucher. Il n’était pas bavard, je ne le suis pas non plus. Mais une sorte d’entente secrète autour de ce qui fait l'essentiel de la création en art est immédiatement passée entre nous, oui, cela je l’ai senti.
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Jean Planque
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Mardi, 07 Mai 2013 06:22 |
"L"échappée belle", sculpture de Kosta Alex (photo Gilles Hutchinson).
Au musée Granet pendant l'été 2011, dans plusieurs embranchements du parcours de l'exposition de la collection Jean Planque, souvent dans la proximité de Dubuffet ou bien en amont de Picasso, nous étions à plusieurs reprises confrontés avec des pièces singulièrement détonnantes. Juchée dans l'escalier du musée, une sculpture campait le profil d'une automobiliste qui abandonne avec un sourire niais ses longs cheveux aux vents de la route. Sans trop de désordre ni soupçon de catastrophe, les lamelles de ces cheveux s'emmêlent avec les gaz d'échappement d'une quatre roues décapotable : cette pièce délibérément sommaire, à la fois décalée et vagabonde, a pour titre "L'échappée belle".
Ces objets sans prétentions immédiates sont souvent des assemblages de bois peint et de carton ; il peut s'agir d'une terre cuite ou bien d'un bronze, avec en prime des interrogations affectueusement ironiques. Le nom et le prénon de l'auteur de ces pièces, un américain qui fit des études à l'Académie de la Grande-Chaumière et qui vécut volontiers à Paris, signent les origines grecques de ses parents : cet artiste dont le rire et la gravité sont fréquemment dérangeants s'appelle Kosta Alex. Il gardait en point de mire la parole d'un philosophe qui affirme que "l'être humain commence là où l'humour commence".
Né dans le New Jersey en 1925, il bénéficia d'une bourse de G.I pour rattraper le temps qu'il avait perdu pendant les années de guerre : il se plût en Europe et acheva son parcours à Genève, en juin 2005. Ses travaux sont bien informés de l'histoire de la sculpture, à la fois détachés et sophistiqués ; ils peuvent faire songer à des constructions enfantines ou bien à une étrange mutation de la statuaire d'une Ile de Pâques, soudainement devenue burlesque.
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Dimanche, 05 Mai 2013 10:37 |
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Geotte et le Vallon doré vu de l'escale chez le Docteur Gaillard, Nouméa entre le 18 et le 31 octobre 1959, peinture de Louis Brauquier, format 33 x 46 cm.
Voir, photographier et puis ensuite peindre, Louis Brauquier avait coutume de dire qu'il devint très tard "un jeune peintre". Les courriers adressés à "ses chéries", Louise et Eugénie Brauquier ainsi qu'à Gabriel Audisio indiquent que sa vocation dormante avait fini par se réveiller en 1953, depuis le bungalow de sa résidence de Colombo. L'île de Ceylan avait été l'un des très grands enchantements de son parcours : dans un courrier de décembre 1952, Brauquier évoquait "Les arbres minces avec leurs bouquets de palmes qui se couchent sur la mer, ce rouleau blanc de l'océan indien, ces pirogues sur le sable, ces embouchures de rivière : je n'ai rien vu de plus beau". Pour ce qui concerne la peinture, une lettre du 17 avril 1953, citée par Michel Schefer dans Escales, précise la donne : "J'ai commencé un paysage, je peins dans mon bureau de temps en temps, Geotte va regarder dehors pour me donner la couleur des papayers ou des flamboyants. Pour l'instant çà ressemble assez à ces peintures d'enfants mexicains qu'on voit parfois dans les magazines géographiques luxueusement illustrés".
Ses toiles ont fréquemment pour très simple motif ce qui s'apercevait depuis la fenêtre de ses domiciles. Avec son appareil photographique, Louis Brauquier était beaucoup plus mobile, sa vision était extensive, les grands formats ne l'effrayaient pas : on peut d'ailleurs regretter qu'il ait progressivement délaissé la photographie où il excelle souvent, pour se consacrer davantage à ses tubes de couleurs et à son chevalet. Brauquier n'avait pas suivi de formation aux Beaux-Arts, il n'était pas "doué" : c'est un auto-didacte qui ne progresse pas énormément, les quelques dessins qu'on a pu conserver ne sont pas éloquents. Il s'acharna et parvint à surmonter certaines difficultés. Il comprit très vite que "c'était passionnant et difficile".
Sa culture picturale, ses fréquentations des musées n'étaient pas conséquentes. Toutefois, Brauquier semble avoir une assez bonne connaissance de la peinture provençale du XIX° siècle puisqu'il consacra une émission de radio régionale, le 15 octobre 1964, à Paul Guigou. En revanche, je m'abstiendrai de répéter ce qu'il pouvait de temps en temps écrire à son ami Audisio (lettre de décembre 1958, page 164 de Courrier) lorsqu'il fulmine très sottement à propos de Picasso, de Vuillard ou bien de Soutine. Ses références, comme l'indique la précédente citation, relèvent clairement de la peinture naïve : Brauquier a certainement apprécié certains tableaux du Douanier Rousseau. De même, il semble avoir aimé la minutie et la précision de certains aspects de l'art Japonais. Le seul peintre qui trouve pleinement grâce à ses yeux, son grand inspirateur et complice, ce fut bien évidemment Paul Gauguin. Peu de commentateurs se sont risqués à évoquer sa trajectoire picturale : ses amis Maurice de Brossard et Gabriel Audisio l'évoquent dans le n° 27 de Sud, Jules Roy préfaça affectueusement en 1978 le catalogue de l'exposition du musée Cantini de Marseille.
Chez Louis Brauquier, la peinture est prioritairement sentimentale ; il affectionnait énormément ses tableautins. Leurs dimensions étaient modestes, le plus célèbre d'entre eux, Le Vieux Port sous la neige de 1956, qui appartient à la collection de la Maison diamantée, mesure 39 x 46 cm (on le retrouve à la toute fin du présent article, accompagné d'un poème). L'un des plus émouvants tableaux de Brauquier ébauche le portrait de sa mère qu'il eut à coeur de réaliser quelques mois après son décès. Louis Brauquier peignit depuis Sydney, en 1955, la silhouette de la défunte, dans un format carré 25 cm x 25 cm. Une photographie l'inspirait, les lettres du titre s'inscrivent sur la toile : Maman à Saint-Mitre, été 1951. La grande baie du rez-de-chaussée de la maison familiale est ouverte, les choses et les êtres sont à la fois proches et lointains. On est dans l'irréel du passé, on aperçoit en premier plan un vase de fleurs, une table et une chaise de jardin. Le soir n'est pas encore tombé, des feuilles vertes et jaunes tapissent et protègent l'horizon. En bas à droite, voici le visage et le buste d'une dame qui n'a plus de regard ; elle est immobile sur son fauteuil de rotin.
Après avoir trouvé dans un immeuble des années vingt, un appartement pour sa retraite à Marseille, en 1960, Brauquier eut immédiatement le souci d'accrocher une trentaine de ses petits formats dans son bureau-atelier, celui dont on aperçoit une reconstitution dans un étage haut de la BMVR de l'Alcazar. Puisqu'il habitait dans la petite impasse du Cèdre, au 367 de l'avenue du Prado, un étage de la Villa L'étape, Louis Brauquier n'hésitait pas à parler de son bureau comme s'il s'agissait d'un grand musée d'Espagne. Depuis l'une des fenêtres de son logis, il lui arriva de peindre pendant l'été de 1961 "une maison rouge" qu'il appelle "maison-mère" et, qui simple coïncidence, abrite depuis 1985 le Consulat Général de Chine. On découvre à quoi ressemblait l'accrochage de ses tableaux, dans une émission de télévision régionale réalisée par Marie Albe en 1968 : un lien vers l'Ina permet de visionner sept minutes d'enregistrement.
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Mardi, 30 Avril 2013 09:12 |
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Une terrasse à Saint-Mitre-les-Remparts, années 70, Louis et Eugénie Brauquier, archives Michel Schefer.
Eugénie était de quatre années plus jeune que son frère Louis qui naquit le 14 août 1900. Eugénie Brauquier mourut à l'âge de 99 ans, son enterrement à Saint-Mitre-les-Remparts s'effectua voici bientôt dix ans, le jeudi 16 octobre 2003. Après le décès de Louis Brauquier survenu en septembre 1976, Eugénie avait merveilleusement résolu de prendre en charge l'oeuvre et la mémoire de son frère. Toutes proportions gardées et dans des circonstances bien évidemment beaucoup moins dramatiques, sa ferveur, sa compétence, sa mémoire et sa ténacité peuvent faire songer au combat autrefois mené par Nadejda Mandelstam et Anna Akhmatova qui sauvèrent les écrits d'Ossip Mandelstam.
Eugénie Brauquier connaissait par coeur de nombreux poèmes de son frère. Elle aimait les réciter à haute voix, pour elle ou bien pour ses amis. Lors de l'une de nos premières conversations téléphoniques, il me souvient que sa voix avait soudainement mué : elle avait entrepris de dire, avec beaucoup de justesse et de gravité, un extrait du Bar d'Escale. Son frère avait vécu très loin de Paris ; Gabriel Audisio qui publia en 1966 un essai à son propos, dans la collection Seghers / Poètes d'aujourd'hui, fut avec Léon-Gabriel Gros et Jean Ballard l'un de ses rares défenseurs. Les poèmes de Louis Brauquier parurent dans de grandes revues - Commerce, Europe, la Nrf et les Cahiers du Sud - ses recueils furent publiés au Feu, ou bien chez Edmond Charlot ainsi qu'à trois reprises chez Gallimard, son oeuvre fut couronnée en 1971 par le Grand Prix de l'Académie Française. En dépit de cette solide inscription dans le champ littéraire, la poésie de Brauquier n'avait pas rencontré énormément de lecteurs : son souvenir aurait pu s'effacer. Sans la claivoyance et l'obstination d'Eugénie Brauquier, sans le concours d'une poignée d'amis comme Maryse et Michel Schefer que j'évoque dans un autre article, ou bien encore sans les nombreuses citations de ses poèmes que faisait de temps à autre Jean-Claude Izzo (1945-2000), au beau milieu de ses romans policiers, l'avenir serait beaucoup plus incertain : l'oeuvre de Louis Brauquier n'aurait pas aujourd'hui l'aura et le retentissement qu'elle connaît.
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Samedi, 27 Avril 2013 17:11 |
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L'accostage du ponton Mombach, huile sur bois de Louis Brauquier, format 50 x 61 cm.
Un vers célèbre de Louis Brauquier traduit admirablement les voyages et l'ubiquité de sa mémoire : "Parfois il me semble que je marche invisible dans mon passé". A compter de septembre 1957 et jusqu'en 1960, les deux grands nomades que furent Louis et Geotte Brauquier retrouvèrent Nouméa où ils avaient déja vécu pendant trois autres années, à partir de 1930, avant de s'installer en Egypte. La Nouvelle-Calédonie fut la dernière affectation de Brauquier, juste avant sa retraite. Oeuvrer de nouveau à Nouméa lui donnait le sentiment de "refaire sa carrière en sens inverse".
Pendant ces ultimes années loin de Marseille, Brauquier écrivait moins, la peinture semble avoir pris une place grandissante : Gilles Bourdy remarque que plus d'une trentaine de tableautins furent réalisés en Nouvelle-Calédonie. L'un des belles réussites de cette époque, l'image qu'on retrouve en tête de cet article, a suscité l'un de ses poèmes, à mon sens de bien plus grande qualité. L'accostage du ponton Mombach est daté du 11 mai 1961 : ce tableau fut longuement mûri et travaillé, pendant et après le retour, depuis les îles du Pacifique, depuis Port-Vila et les Nouvelles-Hébrides jusqu'à Marseille. Dédié à Paul Souffron, un collègue des Messageries Maritimes qui lui aussi, écrivait et peignait, le poème figure en page 355-356 de Je connais des îles lointaines. Au terme de sa lecture, on saisit la franche différence qui pouvait gouverner les deux régimes de création de Louis Brauquier. Lorsqu'il peint, il est rivé sur l'instant présent : le temps de ses toiles reste immobile, voire restreint. Sa peinture reflète souvent ce qu'il peut y avoir de savoureux dans l'environnement qu'il eut le bonheur de cotoyer. Sa poésie est autrement complexe et poignante. En sourdine, au terme d'une longue maturation, un profond ressac, plusieurs époques et plusieurs lieux - ici par exemple, les savonneries et la rade de Marseille - sont convoqués.
Jadis, des hommes sont allés à la baleine
Sur ce Mombach mouillé dans la Baie des Pontons
Sous un ciel jaune et gris aux Nouvelles Hébrides.
Il sert, maintenant, d'entrepôt pour les coprahs
De Burn Philp et pour ceux, concurrents, de Ballande.
Chacun sa cale ; en attendant que passe le
Cargo mixte des Messageries Maritimes
Qui vient s'y accoster tous les quarante-cinq jours
Et charge pour Marseille
où les savonneries
Fument dans le ciel clair du golfe, où les odeurs
D'huiles et de tourteaux, rabattues par le vent,
S'étalent des faubourgs d'usines vers la ville
Et font rêver, parfois,un passant dans la foule,
Distrait car il entend, soudain, le ressac battre
A l'infini sur le sable d'une île basse
Et voit, au-delà du hangar et de la case
Avec sa véranda chaude et son toit de tôle,
Luire, à travers la cocoteraie bruissante
De palmes alizées, le Grand Océan vide.
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