Logo

gravure d'Alechinsky, 2009
"Sauve qui peut", gravure d'Alechinsky, 2009. Format 76 x 70 cm.

Réalisé par Daniel Abadie, ce rassemblement des travaux sudistes de Pierre Alechinsky prend immédiatement rang parmi les plus belles expositions du musée d'Aix-en-Provence. Pour mesurer son importance et son impact, on peut se souvenir d'un hommage du conservateur d'autrefois, Louis Malbos qui saluait voici 35 ans, avec de bien plus modestes moyens, entre juillet et septembre 1975, la présence d'André Masson sur la route du Tholonet. Dans le catalogue édité en cette occasion, on découvrait l'introduction d'un aixois d'adoption, Georges Duby qui fut un authentique connaisseur de l'art de son époque. Décédé en décembre 1996, Duby était un ami d'Alechinsky, sa silhouette d'historien resurgit dans une salle du rez de chaussée, parmi les lucarnes d'une encre sur papier de 1986 qui évoque des écritures d'un autre siècle ainsi que sa biographie de Guillaume le Maréchal.

André Masson avait 79 ans lorsque le musée d'Aix-en-Provence composa cet hommage : ce grand témoin du surréalisme vécut entre 1947 et 1987 dans la proximité de la route du Tholonet. Toutes proportions gardées, une alliance paradoxale avec les terres du Midi, un souffle aussi vivace que celui du peintre qui fut autrefois l'ami de Limbour, Bataille et Leiris est actuellement perceptible au musée Granet. Quand on converse avec lui, on est déconcerté de devoir se rappeler que Pierre Alechinsky, homme de grande agileté, puisse avoir 83 ans. Quelques-uns des écrivains dont il accompagne les livres figurent parmi les plus grands : Julien Gracq, Michel Butor, Octavio Paz, Yves Bonnefoy et Pierre Michon.

Depuis 1988, Pierre Alechinsky séjourne pendant plus de la moitié de l'année dans un mas-atelier situé à Maussane, près des Alpilles et de Saint-Rémy-de-Provence, c'est un proche voisin d'Hubert Nyssen. Auparavant, La Tourette sur Loup et Le Tholonet furent quelques-uns de ses lieux de nomadisme dans le Midi. Sa découverte de la lumière de la Côte d'Azur remonte à 1952, Alechinsky avait 25 ans : un grand format installé dans la première salle de l'exposition, "Noir de fumée, d'ombre et d'os" configure quelques saisons après la dissolution du mouvement Cobra, les origines multiples de sa peinture.

Grâce à l'hospitalité d'Aline Tailleux, l'épouse du peintre Françis Tailleux (1913-1981), Alechinsky louait pendant les étés de 1966, 1967 et 1969 un atelier voisin de Palette et des Artauds. De grandes oeuvres sur papier qui font partie des pièces montrées pour la première fois dans cette exposition sont issues de ses séjours dans la proximité des grands platanes du Tholonet. De l'été 1967 qui pourrait être considéré comme un moment-charnière de son oeuvre, relève sa première composition en forme de prédelle, une acrylique sauvagement rougeoyante et des encres titrées Sous le feu. De même, réalisé chez Tailleux, Le tout venant fut la première peinture qu'il entoura de "remarques marginales". Pierre Alechinsky garde vif souvenir de ses saisons aixoises : entre autres raisons parce qu'elles furent l'occasion de faire chez les brocanteurs de la Place Verdun d'amples provisions de vieux papiers des dix-septièmes et dix-huitièmes siècles dont la qualité première est d'être presque "invulnérables".

De grands rectangles avec des épisodes annexes, des soleils tournants, des arbres calcinés, des estampages de plaques d'égoût qui se transforment en rose des vents, de vieux rafiots et des nuits étoilées, des fragments de papiers notariés et de vieux atlas, des ellipses, des spirales et des tondos  qui lui donnent la joie de ne pas devoir se préoccuper des quatre coins de son travail... Des secousses et des fluidités, de l'imprévisible, de l'anxiété ou bien de l'allégresse, des leit-motiv, des lignes de fracture, des resaisissements, de l'intense réflexion et puis simultanément de l'humour et de la tendresse, voilà comment s'impose cette succession de pièces difficile à résumer en quelques phrases.

gravure d'Alechinsky
"Herbe potagère" lithographie
+ gravure d'Alechinsky

Au total, un intense appétit de lumière, une ouverture en direction des sensations et des reliefs du sud de l'Europe. Mais en même temps, le refus du "vieil art" : du bleu outremer, des râtures, des macules et des noirs intenses, des vents contraires, des attachements irréductibles, rien qui puisse ressembler aux clichés convenus de banales influences méridionales. Des lieux provisoires comme par exemple la chambre d'un hôtel de Saint-Rémy-de-Provence où il réalisa en 1976 l'une de ses oeuvres-limites - les sombres plissures des encres sur papier de Corée de la "Suite des Bouches du Rhône" - lui servirent d'atelier. Près d'Arles ou bien à Fox-Amphoux, lorsqu'Alechinsky revoyait Bram Van Velde, la galeriste Catherine Putman (1949-2009) fut pour son implantation sudiste un précieux relais. Ce transhumant reste un homme du Nord. Bougival en région parisienne et Maussane en Provence sont ses ports d'attache : le Midi n'assimilera jamais totalement sa mobilité.

Pierre-André Benoît et Fata Morgana

Le plus jeune des artistes de Cobra ressentait parfaitement que l'art n'est pas uniquement une expérience solitaire : des amis sudistes agrandirent ses territoires, partagèrent ses intuitions, son élégance et son savoir-faire. L'une des belles surprises de cette exposition appartient à la céramique. Près de Grasse et pas trop loin de Vallauris, dans l'atelier d'Hans Spinner qui travailla pour Maeght, Miro, Tapiès, Riopelle et Anthony Caro, Pierre Alechinsky rencontra un partenaire merveilleusement inventif. Il lui doit plus de vingt années de fructueuses collaborations (1980-2004) des plaques de lave émaillée, des terres chamottées et des porcelaines, les pavements de la terrasse du château de Rochebelle qui abrite la collection de PAB, ainsi qu'une savoureuse série de livres "infeuilletables" qui rajeunirent promptement le graphisme de son pinceau chinois.

"Les livres délivrent", voilà justement ce qu'affirme l'un des grés qu'il composa avec Hans Spinner. Au musée Granet une place importante est légitimement réservée aux créations d'Alechinsky dans le domaine de l'édition. Formé pendant sa jeunesse à la typographie ainsi qu'à la mise en page, Pierre Alechinsky a souvent trouvé dans les marges de l'édition de son époque des occasions d'expérimentation et d'intense complicité. Deux éditeurs du Languedoc souverainement anticonformistes furent fréquemment ses frères d'armes. Près d'Alès, chez PAB, Alechinsky réalisa avec Pierre-André Benoît des pièces que René Char décrivait comme étant des "escarbilles qui voyagent dans de petites enveloppes", 24 livres de très faible tirage imaginés entre 1967 et 1992. Avec Bruno Roy qui travaille près de Montpellier, il achèvera cet été le tirage des gravures qui accompagneront des poèmes de Pessoa, le soixantième ouvrage qu'il confie à l'enseigne des éditions Fata Morgana. Chez Granet, on revoit Le rêve de l'ammonite, un étincelant duo de Butor et d'Alechinsky (1975) ainsi que Le Volturno qui fut imaginé entre mer et nuit à partir d'un vieux poème de Blaise Cendrars (1986) : incontestablement, deux chefs d'oeuvre de la bibliophilie contemporaine.

Alain Paire

"Pierre Alechinsky / Les ateliers du Midi", exposition du musée Granet d'Aix-en-Provence, jusqu'au 3 octobre. Ouvert les mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanches de 10 h à 10 h, le jeudi de 12 h à 22 h, fermeture le lundi. Catalogue édité par Gallimard et la RMN, textes de Daniel Abadie, Hélène Cixous, Pierre Alechinsky et Bruno Ely, 29 euros.

Exposition "Pierre Alechinsky / Fata Morgana / Gravures, lithographies et éditions originales", jusqu'au mardi 28 juillet 2010, Galerie Alain Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30, tél 04.42.96.23.67.

Sur ce lien on trouve la liste des livres ainsi qu'un descriptif, des livres de Pierre Alechinsky réalisés chez PAB.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.