Logo

  • Hits: 8477
  • Imprimer

Segers Paysage montagneux

Hercules Segers, Paysage montagneux, huile sur toile, Hovingham Hall Collection (Grande-Bretagne, North Yorkshire)

À Amsterdam, sur les murs noirs de cinq salles éclairées avec parcimonie à cause de la fragilité des œuvres, le Rijksmuseum consacre jusqu’au 8 janvier 2017 une exposition très complète au graveur et peintre Hercules Segers, ce qui constitue un événement exceptionnel, même si la notoriété de l’artiste est des plus réduites auprès du grand public. Très tranquillement donc – et la tranquillité est nécessaire pour apprécier des œuvres presque toutes de petits formats – on peut admirer là 107 gravures, 16 peintures[1] et 2 huiles sur papier du maître, ce qui veut dire une part très importante de son œuvre connu, auxquelles s’ajoutent 2 gravures d’après Segers et une célèbre gravure où Rembrandt a retravaillé une plaque de Segers pour en changer l’iconographie (une Fuite en Égypte à la place de Tobie et l’ange) tout en en conservant le paysage.

On ne sait quasiment rien d’Hercules Segers, ce qui ne fait qu’ajouter au caractère intrigant de son œuvre. La date de sa naissance à Haarlem reste incertaine : 1589 ou 1590, il est donc un contemporain des peintres caravagesques d’Utrecht (et de Poussin) et l’aîné de Rembrandt d’un peu plus d’une quinzaine d’années. On hésite de même sur la date de sa mort : 1637 ou 1638, peut-être avant. Il semble avoir joui de son vivant d’une certaine renommée, dont témoigne le fait que Rembrandt posséda plusieurs œuvres de lui, mais il aurait connu la pauvreté au cours de ses dernières années et souffert d’une incompréhension... que l’on comprend assez bien tant ses gravures peuvent paraître étranges aujourd’hui encore. On ignore s’il a jamais quitté la Hollande et vu quelque part, de ses yeux, des montagnes comme celles qu’il se plut à représenter. Quoi qu’il en soit, on imagine volontiers un esprit à la fois minutieux et profondément rêveur, ce qui n’est pas contradictoire : on conçoit en effet comment la combinaison de plusieurs techniques de gravure très maîtrisées, un singulier usage de la couleur et le choix de supports variés (papiers blancs ou de couleur, ou tissus de coton), qui le conduisent à donner plusieurs versions, plutôt que plusieurs états, d’une même image, – on conçoit comment de telles recherches constituent une mise à l’épreuve de celle-ci, et par suite, en elles-mêmes, une rêverie. Non que l’image première ne serait qu’un prétexte ou un motif indifférent, mais parce qu’au contraire elle est perçue comme une source d’inquiétude et nourrit le sentiment que quelque chose se cache en elle.

 Segers Paysage avec cascade

Hercules Segers, Paysage avec cascade, 2ème version, eau-forte, Amsterdam, Rijksmuseum.

Chez Segers, cette image première semble presque toujours procéder d’une sensibilité particulière à l’immensité de l’espace, telle qu’on la trouve chez ses contemporains Jan van Goyen et Salomon van Ruisdael, ou, un peu plus tard, chez Philips Koninck. Il n’y aurait donc là rien de très original si Segers ne se distinguait d’eux non seulement par l’usage privilégié de la gravure, et donc de formats très réduits, mais par le fait que l’artiste se défend de toute espèce de fascination du vide en regardant attentivement ce qui est dur et solide, ce qui résiste, et s’attache à maîtriser l’espace vacant en inventant au besoin des montagnes imaginaires. Aussi bien ne s’intéresse-t-il guère ni au ciel ni aux nuages qui retenaient alors tant de peintres et qu’il représente, lui, assez banalement en tons grisâtres, si bien que, par exemple, dans le Paysage montagneux de la collection d’Hovingham Hall, le beau ciel bleu clair qui étonne est un repeint dû à un autre artiste du xviie siècle. L’eau ne l’intéresse pas davantage et celle des fleuves et cascades de ses paysages ne coule pas vraiment. En revanche, son attention se porte toute sur la matière solide, sur les détails d’une roche ou de la terre, avec une volonté d’y faire pénétrer le regard, d’y entrer, de ne pas en rester aux surfaces. D’où des représentations déconcertantes où les éléments terrestres, comme observés de très près quand la vision reste pourtant lointaine, acquièrent quelque chose d’à la fois organique et abstrait, avec un bosselage fait de mille aspérités distinctes et soulignées, et des sinuosités, des circonvolutions de viscères, qui tendent à absorber les signes humains que sont le clocher d’une église, un toit, un chemin, une barrière ou un pont. Ainsi dans les différentes versions, toutes conservées au Rijksmuseum, du Paysage rocheux avec une route et une rivière et du Paysage rocheux dans une gorge, devant lesquels on peut songer à des tableaux de Tobey, ou aux Texturologies de Dubuffet, non sans s’interroger sur ce que les contemporains de Segers ont bien pu penser de telles œuvres.

Segers Valle e de montagne avec des champ clo ture s

Hercules Segers, Vallée de montagne avec des champs clôturés, eau-forte et pointe sèche, Amsterdam, Rijksmuseum.

« Le rêve des matières ne se contente pas de contemplation lointaine. Les rêves de pierre cherchent des forces intimes », note Bachelard dans La Terre et les Rêveries de la volonté [2], mais, ne s’intéressant qu’aux écrivains et poètes, il n’envisage pas que, chez un peintre, une telle recherche puisse s’égarer dans une savante minutie où les formes de la terre se dissolvent, perdent leur évidence, deviennent étranges ; où même les figures humaines viennent à être absorbées par la nature autour d’elles[3], tel ce promeneur de profil de certaines versions des Ruines de l’abbaye de Runsburg qui finit par devenir indistinct parmi les pierres. Toutefois, s’il y a bien dans l’œuvre de Segers le songe d’un retour du monde à un état primordial, figé, minéral, c’est en vain que l’on y chercherait la mélancolie d’une poétique des ruines à la mode romantique : la rêverie de l’artiste n’a pas de complaisance, peu de douceur, elle ne s’attarde aucunement à des états d’âme, mais, au contraire, semble chercher un oubli derrière les apparences, en scrutant la matière, et il me vient à l’esprit les mots du poème où Baudelaire fait de la beauté « un rêve de pierre » et parle d’un « amour / Éternel et muet ainsi que la matière ». N’est-ce pas d’un tel amour distant que Segers aima la nature ? Pourtant le mot « amour » ne s’impose pas ici.

 Segers Paysage rocheux avec une route et une rivie re 2

Hercules Segers, Paysage rocheux avec une route et une rivière, eau-forte, Amsterdam, Rijksmuseum.

Dans le deuxième état du Paysage avec cascade (Amsterdam, Rijksmuseum, et Paris, Bibliothèque nationale de France), où l’on voit un village au fond d’une vallée, au bord d’un gros torrent ou d’une rivière, un paysage minéral se déploie concentriquement autour d’un ciel envahissant dominé par une tache circulaire qui dessine un astre énorme, inquiétant, peut-être le soleil, avec, tout autour, de petits traits entrecroisés qui ne correspondent à rien et des lambeaux de nuages qui semblent entamer les montagnes. C’est une vision proprement cosmique que l’artiste suggère ainsi, et l’on peut se demander si l’homme y a place. Et l’on retrouve le même effet dans une autre gravure déjà citée, plus abstraite, sans village, sans rivière ni soleil, le Paysage rocheux dans une gorge avec les traces d’un chemin fuyant vers un grand vide où l’on verrait plus volontiers un abîme qu’un ciel. Un monde désert, qui est, fut ou sera en proie à on ne sait quel désastre, il y a cette fascination persistante chez Segers, cette rêverie sèche, toute en réserve, assurément étrangère à toute expérience de voyage réel : « Ce fond, vers quoi Segers nous conduit, est-ce l’informe, l’annulation du projet humain ? » interroge Yves Bonnefoy[4] , qui veut croire, sans l’analyser davantage, qu’à la fin cette  «présence pauvre, au ras du sol, au plus bas degré du visible » dessine un chemin vers une terre «poétiquement habitée». J’ai peine à suivre Yves Bonnefoy ici, car, même si certaines gravures de Segers, comme la Vue avec une route et des branches moussues ou la magnifique Vallée de montagne avec des champs clôturés (Amsterdam, Rijksmuseum), accueillent une lumière délicatement bleutée ou orangée, celle-ci conserve toujours quelque chose d’irréel, n’annonce aucune vraie clarté de ce monde.

Alain Madeleine-Perdrillat, novembre 2016.

Exposition Hercules Segers, Amsterdam, Rijksmuseum, 7 octobre 2016 – 8 janvier 2017. Catalogue en deux volumes (coûtant chacun 39,95 euros), l’un de reproductions, l’autre de textes, ce dernier n’étant pas encore paru fin novembre 2016. 

L’exposition est organisée par le Rijksmuseum en collaboration avec le Metropolitan Museum of Art, à New York, où elle sera présentée sous le titre The Mysterious Landscapes of Hercules Segers du 13 février au 21 mai 2017. Simultanément, à Amsterdam, le musée de la Maison de Rembrandt (Museum Het Rembrandthuis) présente l’exposition Sous le charme d’Hercules Segers : Rembrandt et les modernes (7 octobre 2016 -8 janvier 2017).

Deux ouvrages (épuisés) existent en français sur Hercules Segers :

- John Rowlands, Hercules Segers, Paris, éditions Herscher, 1979 ;

- Henry Bonnier, L’univers d’Hercules Segers, Paris, éditions Henri Scrépel, 1986. 

Il faut noter que, d’un ouvrage à l’autre, les titres des œuvres diffèrent, ce qui ne simplifie rien.

NOTES . [1] Trois de ces peintures (un Paysage panoramique avec une ville au bord d’une rivière ; un Paysage panoramique avec deux tours et un Chemin forestier), d’attribution récente, sont présentées pour la première fois au public sous le nom de Segers.

[2] Dans la partie V de la préface du livre. Dans la partie I de ce texte, Bachelard cite cette phrase de Baudelaire : « plus la matière est, en apparence, positive et solide, et plus la besogne de l’imagination est subtile et laborieuse » (Salon de 1859, VI, « Le Portrait »).

[3] Il est singulier de constater que Rembrandt, quand il reprend la plaque gravée par Segers montrant Tobie et l’ange, en accroît le caractère proprement « segersien » : sur le fond de la forêt, le groupe de la Fuite en Égypte est en effet bien moins distinct que les deux grands personnages de la gravure de Segers, quasiment uniques dans son œuvre par leur taille.

[4] Yves Bonnefoy, « Notes sur Hercules Segers », revue L’Éphémère n°2, 1967 ; texte repris dans L’improbable et autres essais, éditions Gallimard, collection folio/essais, 1992, p. 209-212.

 

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.