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A propos de Germain Nouveau, cf un film de sept minutes, sur ce lien, chaîne Mativi-Marseille. Sur cet autre lien, article Germain Nouveau, poète et mendiant.

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Juin 1912. Depuis septembre de l'année précédente, Germain Nouveau a rejoint son village natal de Pourrières qu'il ne quittera plus guère. Une fidèle amitié le lie à Ernest Delahaye (1853-1930) qui conserva un important lot de ses courriers, lettres et cartes postales. Quelques jours auparavant, le 27 mai 1912, Nouveau lui avait demandé un petit service : il souhaitait recevoir copie du texte d'un poème de Rimbaud, Ophélia, "pour un de mes amis que les trois seules stances de cette pièce que je sache de mémoire ravissent et enchantent".
Delahaye est assez prompt à lui répondre, Nouveau accuse réception le 5 juin. Le texte de sa carte postale, mais pas son image, est reproduit en page 994 du Lautréamont / Germain Nouveau, le volume de la Pléiade dont Pierre-Olivier Walzer fut le responsable. Nouveau et Delahaye continuent de s'écrire avec cette désinvolture, cet humour et ce parler potache qu'on retrouve fréquemment dans la bohème de cette époque. Les opinions politiques de Nouveau / alias La Guerrière ne penchent pas du côté de la Commune de Paris. Voici la transcription de sa carte postale :
Mon cher Paterfamilias
(Il n'y a point d'offense, de notre part à nous royaliste, au contraire.)
"Merci d'Ophélia, belle comme la neige " !
Sentiments très dévoués.
Comme tu voudras m'appeler.
Cette carte postale apporte  un petit nombre d'indices assez saisissants sur la vie quotidienne de Nouveau. Sa graphie est élégante, cette main ne tremble pas. Dans son village varois, il n'est pas tout à fait isolé : il lui arrive de converser avec un amateur de littérature qui s'est entiché d'un poème de Rimbaud. Juin 1912, c'est aussi le mois pendant lequel Germain Nouveau s'occupe de faire imprimer à ses frais, à Aix-en-Provence, sa plaquette Ave Maris Stella.Plus émouvant, le recto de cette carte postale montre la place de Pourrières qu'il faut situer entre l'église paroissiale et la modeste maison de Nouveau, la Tour Gombert. On distingue, outre un petit cheval, neuf personnages masculins. Ils devisent et posent ensemble ; on est en fin de semaine, un samedi ou un dimanche après-midi. Sur la gauche,  est-ce une partie de boules qui va commencer ? Au fond, l'auvent et la bâtisse du Café-Hôtel du Var : aujourd'hui, au même endroit, un café-restaurant poursuit ses activités.


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Des amis qui connaissent admirablement l'oeuvre de Germain Nouveau m'ont transmis les reproductions de cette carte postale. Ces collectionneurs ont  eu assez de chance et d'à propos pour se procurer en septembre 2014 ce document, auprès de la librairie Henri Vignes à qui l'on peut rendre visite à Paris, rue Saint-Jacques, à courte distance du Collège de France. Ce libraire publie souvent de beaux catalogues : récemment, il a mis en vente des livres et des documents qui appartenaient à Jacques Brenner (1922-2001). Brenner fut au début des années 1950 l'éditeur et préfacier d'une édition Gallimard des oeuvres de Germain Nouveau. La carte postale ici reproduite ne figure pas dans les annonces du catalogue, elle faisait partie des archives que la librairie Henri Vignes inventoria au cours des dernières années. Cette carte postale est à la fois ordinaire et attachante. La regardant un peu plus rêveusement, on peut se persuader que Germain Nouveau l'a choisie pour donner de ses nouvelles à son vieil ami, autrement qu'avec un simple texte. Son message aurait plusieurs dimensions. Ce grand voyageur n'est pas complètement isolé et retiré dans son village, il ne s'enferme pas totalement dans sa masure et ses méditations religieuses puisqu'il adresse à Delahaye  une image de la sociabilité méridionale, telle qu'elle se pratiquait au début du XX° siècle. Songeant aux premières phrases de La Chambre claire de Roland Barthes, l'envie me prend d'écrire que les villageois de cette carte postale ne regardent pas l'objectif du photographe. J'aurais volontiers l'illusion de croire que les yeux et les regards des habitants de Pourrières sont en train de dévisager sans frayeur l'apparition de Germain Nouveau, sur la petite place du village. Il y a ceux qui ont vu l'empereur, et puis ceux qui auraient croisé le poète-mendiant. C'est l'émotion qui traverse l'incipit du livre de Roland Barthes : "Un jour, il y a bien longtemps, je tombai sur une photographie du dernier frère de Napoléon, Jérôme (1852). Je me dis alors, avec un étonnement que depuis je n'ai jamais pu réduire : "Je vois les yeux qui ont vu l'empereur".


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Pendant tout cet été 2014, grâce au couvent des Minimes , grâce à  La Piéta qu'on a restaurée et replacée dans l'église du village, grâce aussi à  Germain Nouveau, j'ai appris à mieux connaître Pourrières, je m'y suis maintes fois rendu. Ce village est à la fois étrange et banal, sa configuration et son passé posent questions. J'en veux pour preuve une seconde carte postale qui donne à voir un bal populaire, comme il s'en déroulait pendant les années proches de la Première Guerre mondiale, sur la même place. Peut-être, ces yeux, ces femmes, ces hommes et ces enfants qui dansent n'étaient pas capables d'apercevoir "pour de vrai" le poète-mendiant. Ce bal populaire se déroulait le soir d'un 14 juillet des premières décennies du XX° siècle, Germain Nouveau mourut en 1920.

Alain Paire


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Pourrières aujourd'hui, photographie de François Mouren-Provensal.


© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.