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Une séquence qu'il ne faut pas manquer : Un petit cabanon / Histoire vraie d'un combat provençal, film de 52 minutes réalisé par Pierre Meynadier, est diffusé jusqu'au 15 janvier 2015 sur ce lienEn complément d'information, sur ce lien de Web-Radio-Zibeline, on peut écouter une chronique de six minutes.

Lundi 24 octobre, les habitants de Port-Saint-Louis du Rhône auxquels ce film est dédié, ont eu la joie de découvrir avec humour et gratitude, l'avant-première de ce documentaire, dans la salle du Cinéma Gérard Philipe. Deux des protagonistes de ce film étaient présents lors des échanges qui se nouèrent à la fin de la projection : l'auteur du film, Pierre Meynadier ainsi que son ami, le sculpteur-assembleur Pascal Verbena.
Avec son montage de prises de vue et de plusieurs bouquets de témoignages, le film de Pierre Meynadier révèle à quel point plusieurs familles de Port-Saint-Louis ont noué une solide alliance avec un paysage de grande singularité. La caméra nous emmène dans des lieux curieusement préservés, parmi les solitudes de l'embouchure du delta du Rhône, à quelques encâblures des grues, des éoliennes et des usines de Fos-sur-Mer. Pierre Meynadier  nous conduit parmi des portions de territoire de grande sauvagerie, auxquelles on accède coutumièrement dans des embarcations, ou bien par des routes qui peuvent être inondées. Il nous fait découvrir les modes de vie d'une petit groupe de personnes heureuses de pouvoir se comporter dans cet environnement avec simplicité, invention et discrétion.
Depuis des décennies, ces rives du Rhône sont fréquentées par des chasseurs et des pêcheurs qui ont construit ici et là de modestes abris. Des matériaux de récupération, les planches, les ferrailles et de vieux bois que peut charrier le fleuve, des tôles et des parpaings lentement acheminés dans cette rase campagne ont permis de construire de bien modestes bicoques. Presque involontairement, ces choses provisoires et précaires sont devenues durables : ces riverains ont coutume de revenir dans leurs cabanons avec leurs familles et leurs amis, pendant les fins de semaine et les belles saisons. Dans ces espaces, la vie quotidienne et le plein air ne sont pas forcément confortables, les coups de vent et les intempéries sont redoutables. Ce sont pourtant des lieux de repos et de convivialité : après la pêche, on se détend, on fomente des repas collectifs, des dizaines de personnes s'y retrouvent joyeusement.

Parce que c'était plaisir et nécessité, parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, les Robinsons de ces territoires ont improvisé leurs appropriations de ce territoire. Ils n'ont jamais cessé de s'adapter : aujourd'hui, puisqu'ils n'ont jamais eu d'électricité ni d'eau courante, ils récupèrent les eaux de pluie et aménagent des installations photovoltaiques. Sans leur présence et sans leur entretien de l'environnement immédiat, ces espaces seraient envahis par les déchets et par toutes sortes de plantes et d'espèces nuisibles : pour leurs petites flottilles de pêcheurs et leurs déplacements multiples, les cabanonniers maintiennent les chemins et les canaux de ces territoires. Ce petit monde n'est pas du tout désuet : il est farouchement désireux de transmettre à ses enfants et petits-enfants des façons de vivre et d'habiter, des instants de pure liberté, toutes sortes de savoir-faire et d'ingeniosités qui témoignent de la richesse et de la convialité d'une savoureuse micro-culture.

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Sur cet espace à présent réglementé par le Parc du Littoral, ces cabanons de bric et de broc - actuellement, on en dénombre quatre-vingt-deux - sont devenus des enjeux d'une lutte point du tout dérisoire. Aucun titre de propriété ne peut justifier l'occupation de ces parcelles de terrain que l'administration a inventoriées. Les cabanonniers ont été identifiés, des mises en demeure leur furent adressées. Très vite, les gens des cabanons ont fait cause commune, ils se sont révoltés contre toute mesure d'éviction. Ce ne sont pas des personnages d'arrière-garde, leur combat a du sens, il rencontre de multiples échos. Ils ont sensiblisé la presse locale et l'opinion publique : pour les jeunesses de Port Saint-Louis du Rhône, plutôt que de traîner dans les rues ou dans les bars, il est beaucoup plus formateur de se promener dans les parages des cabanons.

Le fisc et les dirigeants du Parc du Littoral ont plusieurs fois reculé. Devant la détermination des "occupants", des compromis furent recherchés. Pour l'heure, rien n'est conclu, une demi-tolérance prévaut vis-à-vis des plus anciennes familles qui ne veulent pas céder sur l'essentiel, pas plus que sur l'avenir immédiat. Leurs convictions sont entières, ces hommes et ces femmes pressentent clairement que leurs façons de vivre et leur inoffensive liberté  ne peuvent pas contrarier l'intérêt général. Les cabanonniers de Port-Saint-Louis ne cherchent pas à monnayer leurs plaisirs et leurs joies : en revanche, ils ont souci de leur héritage culturel, ils voudraient transmettre et pérenniser auprès de leur enfants leurs manières de vivre et leurs usages à l'intérieur de ce micro-territoire.

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Deux des belles personnalités de ce film, un couple de cabanonniers, grand amateur de poutargues, Marie-Annick et Elie Grach (copyright Pierre Meynadier).


Dans ce film on découvre progressivement les silences, les actes et les propos de ces gens du cru qui défendent admirablement les fondements de leur existence à l'intérieur de ces bicoques façonnées par leurs aïeux. On découvre leurs visages, leurs corps et leurs capacités de résistance, leurs manières de préparer la cuisine ainsi que  leurs pratiques de la pêche : par exemple, l'une d'entre elles, Marie-Annick Grach prépare des poutargues et ne manque pas de transmettre la recette à son petit-fils. Leurs noms apparaissent, ces hommes et ces femmes s'appellent Jean-Baptiste Mironetti, Jean-Paul Gay et Elie Grach ; une journaliste locale qui les accompagne dans leur lutte depuis plus de quinze ans, Jeanine Bedel, complète leurs commentaires. Ces gens donnent contours et reliefs à quelque chose d'improbable, un intervalle d'espace et de temps proprement irremplaçable façonne leur identité. Malgré les pressions et les instructions qui voudraient les faire changer d'aiguillage, ils sont remarquablement déterminés : leurs singularités et leurs amitiés ne sont pas à vendre.

C'est Pascal Verbena qui a fait connaître à Pierre Meynadier ces parages et ces façons de vivre dans la proximité de Port Saint-Louis du Rhône. Pascal Verbena est un sculpteur de première force dont il faut mesurer la trajectoire de belle envergure. Cet autodidacte est un outsider, il a réalisé dans les meilleurs lieux de "l'art brut", à Paris, Londres, New-York ou Lausanne de mémorables expositions, des catalogues et des articles en font foi ; à Vence, la galerie de Pierre et Madeleine Chave présente régulièrement ses travaux. Pascal Verbena arpente depuis longtemps ce territoire de l'embouchure du Rhône. Il y vient rechercher des sources d'inspiration, des bois flottés, des sensations et des vestiges qui sont souvent les éléments premiers des sculptures qu'il assemble : les cabanons de cet endroit à propos duquel il est intarissable sont à ses yeux d'humbles et très authentiques chefs d'oeuvre de l'arte povera.


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Pascal Verbena n'a pas seulement fait découvrir à Pierre Meynadier les sujets de son film. Il a tenu à rendre un hommage à la mémoire de ces lieux et de ces personnes, il a imaginé et réalisé le grand tryptique reproduit plus haut, qui fut exposé au cinéma Gérard Philipe, pendant la première projection du film : l'élaboration de cette sculpture, les réflexions à voix haute de Pascal Verbena dans son atelier ou bien lors de ses promenades sur les bords du Rhône font partie intégrante de ce documentaire. Ce découvreur a choisi plusieurs de ses amis et de ses référents majeurs loin des servitudes du marché de l'art. Un pacte s'est noué entre un sculpteur, un réalisateur de cinéma et les riverains de Port-Saint-Louis qui ne pouvaient pas rencontrer de meilleurs défenseurs : il faut à présent rêver  pour les images et les témoignages de ce merveilleux film toutes sortes de rediffusions, une large audience !
Alain Paire

Un petit cabanon / Histoire vraie d'un combat provençal, diffusion sur FR 3 Méditerranée samedi 13 décembre, 15 h 20. Copyright pour les photographies de cet article, Pierre Meynadier. A propos des films et des productions de Pierre Meynadier, sur ce lien, son site image/ Images. En complément d'information, sur ce lien de Web-Radio-Zibeline, une chronique de six minutes.

A propos des oeuvres de Pascal Verbena, des articles ici ou bien sur cet autre lien.

Autre lien, une série de photographies prises en 2010, Cabanons en sursis par Ulrike Monso. A consulter, Les années Beauduc, photographies de Cécil Mathieu, textes de Laurence Nicolas et Daniel Pozner, ouvrage édité par Arnaud Bizalion. Revoir aussi le travail de Jacques Windenberger, à propos des cabanons de Niolon.


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Autrefois, le dimanche au cabanon, archives privées.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.