Logo

cocteau

Article paru dans La Provence, vendredi 25 juillet 2014.

On l’aperçoit sur les banderoles du Cours Mirabeau et sur les affiches. Efflanqué, point immédiatement reconnaissable et pas vraiment séduisant - on remarque vite la bosse et l'angle aigu de son grand nez - le portrait étiré de Jean Cocteau par Amadeo Modigliani est un leit-motiv de l’été.

Le peintre ne l’a pas ménagé. Le cou est long, les yeux sont dissymétriques : à gauche, ovale noir et torve, à droite, iris sans grande vivacité. Un tantinet vaniteux et contradictoire avec ses mains démesurées et ses épaulettes qui tentent d'élargir son buste, ce personnage sans couronne ni chapeau, sans rideaux blancs ni coussin brodé, relève de l'âge sans pitié de la démocratie : son positionnement rappelle le visage peu amène et la carrure de Charles VII, le roi de France qu'on aperçoit au Louvre, portraituré par Jean Fouquet.

Jean Cocteau fait tout de même bonne figure. Un curieux renversement s’opère : avec sa construction désinvolte et ses couleurs de virtuose, ce tableau est d’une grande élégance. La cruauté et l’insolence de Modigliani ne sont pas complètement avérées, son immense talent transcende la situation. Entre l'écrivain hypermondain qui fréquente les salons huppés et l'artiste pris par la pauvreté, la tuberculose, la drogue et l'alcool, la connivence est difficile. Le contexte ne favorise pas l'allégresse : on est en pleine guerre mondiale, l'ambulancier volontaire Jean Cocteau revient du front.

Ce portrait fut réalisé dans l'atelier de Moïse Kisling. Picasso avait présenté Cocteau à Modigliani ; Blaise Cendrars qui fut un ami proche de Kisling circule dans ces parages. Autre témoin de ces croisements dans le quartier de Montparnasse, un poète plus discret, Pierre Reverdy, raconte dans le Voleur de Talan que pendant la pose, l'incorrigible Cocteau "parlait sans arrêt, sa voix était aussi forte que la pluie qui frappait la vitre" ; personne ne prêtait véritablement attention à ses péroraisons.

Plus tard, au cours des années cinquante, Cocteau fut sensible à la plus-value symbolique que lui offrait cette toile signée par un grand artiste de son siècle. Bon prince, il écrivit dans un courrier : « çà ne me ressemble pas, mais çà ressemble à Modigliani, ce qui est mieux ».

Henry Pearlman en fit l'achat en mars 1951. Sa passion pour Soutine l’avait conduit à explorer la biographie du peintre. Il était sensible à l’amitié paradoxale que se vouaient Modigliani et Soutine. Dans sa collection figure une seconde toile, le portrait d’un compagnon de l’époque héroïque de Montparnasse, le sculpteur Léon Indenbaum.

Par ailleurs, Modigliani admirait profondément Constantin Brancusi. Au Louvre et sur les marchés de Paris, il scrutait les antiquités égyptiennes, les vestiges des Cyclades et les objets d’art africain. Sculptée par Modigliani en 1911 et coiffée d’un mystérieux diadème de guerrier, une Tête allongée, magnifiquement taillée dans le calcaire, fut achetée par le collectionneur en 1954.

Alain Paire

Musée Granet, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.


© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.