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Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton,
photographie de Corinne Mercadier.

Voici plus de vingt ans, au terme du lundi 17 décembre 1990, Bernard Plasse qui venait de créer l'association "Diem Perdidi" n'avait certes pas perdu sa journée : il inaugurait ce soir-là "la Galerie du Tableau", un espace d'expositions implanté près de la Préfecture dans une rue étroite de Marseille, la rue Sylvabelle. Depuis cette date, pendant chacun de ses débuts de semaine, Plasse respecte avec une belle constance le rythme hebdomadaire qu'il s'est audacieusement fixé. Les lundis de vernissage se succèdent régulièrement, plus de 600 artistes et près de 700 évênements ont été imaginés sous l'égide de son association qui affectionne aussi l'itinérance puisqu'elle déplace quelquefois ses programmations et ses invitations à New York, en Thessalie, à Anvers, à Copenhague, à Vancouver, ou bien jusqu'à Hambourg. Parmi les récentes expositions de la galerie du Tableau figurent par exemple les sculpteurs Georges Guye et Jean-François Coadou.

Dotée d'un minuscule espace, douze mètres carrés "agrandis par le temps", la galerie expose des petits formats ou bien une grande pièce. Lundi 12 octobre 2009, à 18 h 30, entre rue de Breteuil et rue Paradis, la disposition des lieux échappait remarquablement aux étroitesses du marché de l'art. Bernard Plasse accrochait sur les murs de son véhicule des dessins d'un grand transfuge de Marseille, Louis Pons. Il offrait simultanément l'ouvrage qu'il a composé en compagnie de Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton.

Un livret de 90 pages ironiquement titré  "Vous mettrez çà sur la note". Y sont rassemblés des entretiens, des photographies, des textes et des traductions qui témoignent de ce que sont depuis trois décennies les entreprises et les publications suscitées par Viton / Giraudon - pour faire plus court, on n'invoquera pas constamment leurs prénoms - . Pour qui l'ignorerait, on ajoutera immédiatement que ces deux écrivains vivent en couple depuis la fin des années 70. Bernard Plasse souligne en préface que ce sont "deux individus, aux différences appuyées, aux divergences parfois radicales mais sachant réunir par un faisceau de subtilités ce qui fait leur existence, ce qui leur permet une durable passion".

Viton/ Giraudon ne sont en rien des poètes "locaux" : l'une de leur consigne, lorsqu'ils ébauchent un sommaire de revue, c'est "pas un seul voyage sans étranger". Le différend, la disputatio et l'affection qu'ils éprouvent vis à vis de la cité qu'ils ont choisie d'habiter durablement en 1987, n'est pas apaisable. Toutes proportions gardées, ils peuvent reprendre à leur compte les propos des Cahiers du Sud, fermement proférés par Jean Ballard et Jean Tortel qui affectionnaient infiniment le Vieux Port mais marquaient précisément qu'en dépit de minces subventions et de pages de publicité consenties par les négociants phocéens, leur revue s'était forgée "contre Marseille, et non pas avec Marseille".

Viton/ Giraudon oeuvrent depuis plusieurs décennies chez Action Poétique. Avec Henri Deluy qui fut pendant de brèves années journaliste à La Marseillaise, le pacte est depuis longtemps scellé, l'amitié est essentielle. Leurs livres sont principalement édités par Paul-Otchakovski-Laurens ; leur relation avec le bras droit de Pol, Jean-Paul Hirsch remonte à la fin des années 70 lorsque Jean-Paul dirigea pendant plusieurs saisons, "rue du Félibre Gaut", une librairie d'Aix-en-Provence qui s'appelait "La Quotidienne". Depuis 1978, Viton / Giraudon ont publié vingt-deux livres avec le logo de Pol : ils ont l'un et l'autre composé onze ouvrages formatés sous la couverture blanche d'Otchakovski-Laurens.

Jean-Jacques Viton qui a participé aux ultimes sommaires des Cahiers du Sud - pour des poèmes ainsi que des chroniques à propos du Living Theater -  et qui est plus âgé que sa compagne - il a raconté dans la Quinzaine Littéraire avoir traversé le Vieux Port sur la nacelle du Pont Transbordeur - aime rappeler que l'une de ses premières rencontres en poésie fut dans une librairie de la Canebière Gérald Neveu (1921-1960) "énigmatique et solaire : il était sans emploi, pensionné des PTT, grand amateur de vin rosé, un beau visage à la Eluard mais en plus volontaire, il dégageait une rage contenue, parlait bas avec exactitude, les poches de sa veste étaient bourrées de petits livres et de poèmes en cours". Gérald Neveu habitait près de Notre-Dame les hauteurs du quartier Vauban ; un volume des Poètes d'aujourd'hui/ Seghers fut composé à propos de sa trajectoire par Jean Malrieu, Viton signale qu'un dérisoire et "minuscule square, triste jardin nanti d'une balançoire, existe à Marseille, dans le 9° arrondissement et porte son nom on se demande par quel hasard".

Liliane Giraudon connaissait Henri Deluy et Jean Tortel depuis les années soixante. Elle avait rédigé à propos du poète des villes ouvertes, des corps attaqués et du discours des yeux une thèse de doctorat à Aix-en-Provence : dans son jury siégeaient Raymond Jean, Georges Mounin et Jean Laude. Longtemps Tortel lui avait dit de "déchirer", de "recommencer" ce qu'elle écrivait. Le monde universitaire fut rarement son allié, si l'on excepte la courte parution de la revue Acide que Jean-Marie Gleize produisait autrefois depuis la Faculté de Lettres d'Aix-en-Provence.

Jean-Jacques Viton  travaillait entre 1958 et 1963 pour une troupe de théatre, le TQM de Michel Fontayne et Roland Monod qui jouait depuis la rue Montgrand Delavouet, Armand Gatti ou bien Les fusils de la mère Carrar. Il évoque souvent les bars de nuit proches de l'Opéra où il préférait s'attarder en compagnie d'un autre poète souverainement marginal, Axel Toursky (1927-1970) - comme Tortel, c'était un indéfectible disciple de Jean Royère -  plutôt que de se rendre aux réunions dans le grenier des Cahiers du Sud à ses yeux trop éloignés des drames et des prises de conscience suscités par la Guerre d'Algérie.

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Jean-Jacques Viton, 2013, photographie de Marc-Antoine Serra.

Des revues, des livres, des traductions.

Avec Viton/ Giraudon, l'autrefois et le maintenant de Marseille se conjoignent un peu comme l'aurait voulu Georges Didi-Hubermann quand il songe à Walter Benjamin ou bien à Pasolini. Leur plus haut fait d'armes fut à mes yeux, jusqu'en décembre 1990, la revue Banana Split dont j'ai tenté de retracer l'histoire et les modes opératoires dans le cahier 30 de la Revue des Revues. On s'en souvient, la chose survint quelques années avant l'usage généralisé des ordinateurs et de l'informatique : il s'agissait d'une revue délibérément inconvenante, des centaines de pages ronéotypées et sommairement encollées, débitées par une lourde et bruyante Ranx Xerok qui donnait à voir une imprévisible série de coups de coeur et de bavures, une manière de "sacripant" comme le souhaitait autrefois Françis Ponge, un samizdat décapant et offensif qui desserra brièvement les verrous d'une époque.

banana_splitLa matière première de Banana Split était étonnamment profuse : elle délaissait les  détours et les sophistications de la typographie et se contentait de publier, du producteur au consommateur, des tapuscrits sans élégance et des graphies sans fioritures. On y trouvait sur fond de colère et d'inquiétude natives, sans ultra-gauchisme et sans corset théorique, les exercices de tirs de toutes sortes de textes ; entre autres, un Album des Sports au coeur duquel Roger Laporte rédigeait un courrier en souvenir de l'Ajax d'Amsterdam et des Verts, de Cruyff et de Beckenbauer,  , des albums consacrés à Ludwig Wittgeinstein, Haroldo de Campos et  Ezra Pound, des berlinois cooptés par Christian Prigent, une lettre publiée par Bernard Noël après le décés de Christian Gabrielle Guez-Ricord, une exposition confectionnée par André Dimanche au musée Cantini, Hadewijch d'Anvers, Ossip Mandelstam, Hubert Lucot, Leslie Kaplan, Dominique Fourcade, Christian Boltanski et Jean-Jacques Ceccarelli, ou bien encore des transcriptions d'émissions de France Culture composées par Claude Royet-Journoud à l'intérieur desquelles se nouaient des dialogues entre André du Bouchet et Pascal Quignard, ou bien entre Marie Etienne et Florence Delay.

Banana Split connut dix ans d'existence et vingt-sept muméros. Après quoi,  Viton / Giraudon fomentèrent au sein du CIPM de Marseille, avec Julien Blaine et Emmanuel Ponsart, une Banana Split "orale", trois interventions publiques enregistrées au Couvent du Refuge ou bien à la Vieille Charité auxquelles succéda un atelier de traduction, le Comptoir qui produisit des livres et des CD. De plus, avec Jean-Charles Depaule (jusqu'au numéro 14) et avec Henri Deluy, Liliane et Jean-Jacques publièrent à partir de septembre 1992 le semestriel If qui s'efforce d'obéir à une consigne coriace et vitalisante de Deluy : "le maximum d'ordre dans un maximum de désordre".

if_30_bnComme dit Liliane, "entre l'inutilé de faire et celle de ne rien faire, je préfère la première". D'une autre façon, Viton, dans l'entretien mené par Bernard Plasse indique que le virus de la revue n'est jamais du "temps plombé": "c'est un moteur du comportement qui aide justement chez un écrivain à entretenir une curiosité, à maintenir ou inventer une discipline". Ici encore les résultantes sont impressionnantes ; If a publié des inédits de Jean-Christophe Bailly, Katy Molnar et Philippe Beck, le très singulier feuilleton d'Henri Lefebvre à propos des unités perdues, qui fut par la suite republié chez Virgile et chez Manuella, des traductions de Mina Loy, Marina Tsvétaieva, Emily Dickinson, Ingeborg Bachmann et Christiane Lavant ainsi qu'un cahier consacré à Hélène Bessette. Leur trente-troisième numéro est issu d'un partenariat noué avec Hubert Colas, le centre de ressources Montevideo et la manifestation actOral, Festival des arts et des écritures contemporaines qui se tient à Marseille, Paris et Nantes en octobre et décembre 2009. On y découvre notamment une traduction de Vélimir Khlebnikov présentée par Yvan Mignot, des textes d'Olivia Rosenthal et Stéphane Bouquet.

Parmi les pages de "Vous mettrez çà sur la note" on trouvera également de précises bibliographies ainsi qu'un entretien de Liliane Giraudon réalisé pour le VAC de Ventabren avec un autre marseillais d'adoption, l'écrivain et historien d'art Xavier Girard qui achève actuellement le catalogue raisonnné de Bernard Pagès et qui publiera prochainement un recueil de textes chez André Dimanche. Liliane qui  séjourna au 104 de Paris où Robart Cantarella mit en scène des extraits de La Poétesse, confie également à cette publication l'une de ses Vidas comme elle en a publié chez Inventaire/ Invention pour ses Bien-Aimées (és). Cette Vida concerne Alphonse Allais : elle rappelle qu'il naquit " à Honfleur deux heures plus tôt qu'Arthur Rimbaud à Charleville". Le texte le  plus fascinant de cette livraison orchestrée par Diem Perdidi est une traduction d'un fragment du Poète à New York de Garcia Lorca, une Ode à Walt Whitman traduite en 2006 à partir des ateliers des Comptoirs de la nouvelle B.S. En voici un extrait :

Dors, il ne reste rien /Une danse de murs agite les prairies / et l'Amérique se noie sous les machines et les larmes./ Je veux que le vent fort de la nuit la plus profonde arrache les fleurs et les lettres de l'arcade où tu dors

Alain PAIRE

Présentation de "Vous mettrez çà sur la note/ Bernard Plasse, Liliane Giraudon, Jean-Jacques Viton" lundi 12 octobre 2009, à partir de 18 h 30, Galerie du Tableau, 37 rue Sylvabelle, 13006 Marseille. tél 04.91.57.05.34.

A propos de "çà recommence", recueil de J-J Viton, éditions POL, sur ce lien, une chronique radio-Zibeline, 24 février 2015.  Pour Viton / Giraudon il faut lire deux des livres qu'ils ont écrits ensemble ; "Some post-cards of Marseille" dont la seconde édition, après celle de Spectres familiers est parue chez Bleu du ciel. Et puis Hôtel, aux éditions Argol, avec des photographies de Bernard Plossu.

A quelques variantes près, j'ai publié le même article sur le site Poezibao de Florence Trocmé. A propos de la revue Banana Split, Sandra Raguenet a soutenu le 2 décembre 2008 une thèse à la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, on peut cliquer sur ce lien pour en connaître le résumé. Thèse soutenue dans le cadre du Cielam, Centre interdisciplinaire d'étude des littératures, Aix-Marseille.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.